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Association diocésaine de Saint-Denis-en-France
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Dialogue croisé entre juifs, chrétiens et musulmans sur le « pèlerinage » dans les 3 religions monothéistes

Cette soirée, proposée par les services diocésains des relations avec l'islam, des relations avec le judaïsme, des pèlerinages, a eu lieu mercredi 28 novembre 2012, en présence de Mgr Pascal Delannoy, évêque de Saint-Denis.

Quelques photos de la soirée

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Pour cette rencontre interreligieuse, plus de 150 personnes étaient présentes à la Maison diocésaine de Bondy.

Pour lire certaines interventions et témoignages, cliquer sur les liens ci-après…

Les interventions :
- Monsieur le Rabbin Philippe Assous, demeurant à Gagny, responsable consistorial
- M. Abdelghani Bentrari, Président de l’Union musulmane de Tremblay-en-France (Umtef)
- P. Jacques Midy, prêtre accompagnateur des pèlerinages dans le diocèse de Saint-Denis

Les témoignages :
- Mme Aline Nabeth, Coresponsable du groupe « Juifs et chrétiens en dialogue à Montreuil » (religion juive)
- Madame Trien Baouendi (religion musulmane)
- Monsieur l’Imam Youssef Baouendi (religion musulmane)
- Monsieur Jean-Luc Garcia (religion catholique)

Retour de la soirée :
- M. Régis de Berranger (demeurant au Blanc-Mesnil)

Après les questions de la salle, ce partage s’est prolongé lors d’un pot de l’amitié.

 

Intervention de M. Abdelghani Bentrari 
Président de l’Union musulmane de Tremblay-en-France (Umtef)

LE PELERINAGE : CINQUIEME PILIER DE L’ISLAM

Bonsoir, essalamou alaykoum, que la paix nous accompagne,
Tout d’abord, je voudrais remercier les organisateurs de cette soirée interreligieuse et notamment le diocèse de Seine-Saint-Denis. Le thème de cette soirée est le pèlerinage dans les trois religions. Du point de vue de la religion musulmane, le pèlerinage est une démarche qui a un sens, un but, une motivation. C’est le cinquième pilier de l’Islam après l’attestation de foi, la prière, la zakat, le jeûne de ramadan et le hadj qui devient obligatoire pour celui qui a les moyens physiques et matériels. Dans le coran, c’est la « sourate El Hadj » (22).

Quand on regarde bien, les quatre premiers piliers ne sont pas délimités par un espace, je prie partout où je vais dans le monde, je peux faire quelques jours du ramadan ici en France, d’autres jours en Angleterre et quelques autres jours dans un autres pays… Ma zakat, je peux la donner ici en France ou dans n’importe quel autre endroit. Par contre pour le hadj (pèlerinage), je ne peux l’accomplir que dans un seul endroit sur terre : la Mecque. Nulle part ailleurs et uniquement au moment précis, c'est-à-dire au 12e mois de l’hégire. 2 mois et 9 jours après la fin du ramadan. La sagesse de Dieu a voulu que tous les musulmans, là où ils se trouvent sur terre, reviennent au même endroit pour accomplir ce pilier de l’Islam.

Que représente cet endroit ?
A l’origine, et selon la religion musulmane, la ka’aba (le petit édifice cubique voilé de noir que vous voyez au centre de la mosquée sacrée). La ka’aba constitue le saint des saints de l’Islam. Elle a été construite, dit la tradition, par Abraham et Ismaël, à l’endroit même où Adam aurait bâti le premier temple de l’humanité. L’ange Gabriel apporta lui-même la pierre angulaire, qui, chargée des péchés des hommes, va devenir la Pierre Noire.

Dans le verset 96 de la Sourate 3 (Al Im’ran) il est dit : « En vérité, le premier temple (Baytin) édifié pour les hommes est celui de Bakka (bibakkata), temple béni, comme bonne direction pour les mondes (mubarakan wa Hûdan lil ‘alamein) ». Le verset 97 poursuit : « Il y a là un signe manifeste : un lieu où Abraham s’est tenu debout ; Quiconque y entre est en sûreté - Dieu prescrit le pèlerinage à ce temple comme devoir à qui en a les moyens. » Géographes et commentateurs pensent que le terme de « Bakka » serait d’origine chaldéenne. La Bible (Ps. 84-6, 7) mentionne : « Heureux ceux qui placent en toi leur appui lorsqu’ils traverseront la vallée de Bacca et la transformeront en un jardin. » Ptolémée la signale sous le nom de « Mecoraba » dans son ouvrage astronomique majeur : l’Almageste en 140 ap. J-C.

Mais la Mecque est surtout le siège de la Kaaba : dans la Sourate Ibrahim (14 V-37), celui-ci proclame : « Seigneur ! J’ai établi une partie de ma descendance dans une vallée aride près de Ta maison sacrée (La Kaaba) ». A quoi Dieu prescrit : Coran 2-125 : « Nous prîmes d’Abraham et Ismaël l’engagement de purifier ma Maison - La Kaaba - pour ceux qui accomplissent les circuits circulaires, se lèvent pour prier, s’inclinent et se prosternent. » Coran 2-127 : « Quand ils édifièrent les assises du Temple, Ismaël et Abraham dirent ô Seigneur, accepte là dans ton audience et ton omnipotence. »

En fait, le prophète Abraham, aidé de son fils Ismaël (sur eux la paix), en avait construit le prototype, qu'il avait dédié à Dieu (Coran 2/127). Et Dieu a tellement agréé cet acte qu'Il a nommé ce modeste édifice Sa "Maison" (Coran 22/26).

Aujourd’hui, cinq fois par jour, plus d’un milliard de musulmans se dirigent pour offrir leur prière à Dieu. Le pèlerin qui va à la Mecque sait très bien qu’il n’est pas invité par un gouvernement, n’est ni un président ni un roi, mais qu’il est dans l’hospitalité de Dieu. C’est plutôt le résultat d’une invite lancée par le Maître de l’Univers. Accomplir le pèlerinage est le rêve de millions de musulmans à travers le monde. Chaque année, des millions font partie des heureux élus. Pour certains, ce voyage est l’aboutissement de longues années d’invocation, d’espoir, de patience, de pleurs et parfois d’économie.

Coran : « Et fais aux gens une annonce pour le Hajj. Ils viendront vers toi, à pied, et aussi sur toute monture, venant de tout chemin éloigné » (3).

Les savants musulmans ont commenté ce verset et ont fait remarquer dans ce verset que Dieu ne s’adresse pas aux croyants musulmans, mais aux gens sans distinction.
Ils nous disent aussi que lorsque Dieu dit à Abraham : « Appelle les hommes au pèlerinage », celui-ci lui répondit : « Ô Seigneur ; comment ma voix peut-elle les atteindre ? » Dieu lui dit alors : « L’appel atteindra celui que je désignerai, fût-il au bout du monde ». Le pèlerin répond ainsi à un appel divin et s’empresse de déclarer dans un élan de piété : « Me voilà, ô Seigneur, me voilà. Me voilà, Tu n’as pas d’associé, me voilà. En vérité la louange et la grâce T’appartiennent ainsi que la royauté. Tu n’as pas d’associé. »

Pourquoi Dieu nous demande (au croyant qui a les moyens) de revenir à cet endroit au moins une fois dans sa vie ?
Marcher autour de la Kaaba, parcourir l'espace entre les monts Safa et Marwa, boire l'eau du puits millénaire de Zamzam, séjourner à Minâ, jeter des petits cailloux sur les stèles, faire le sacrifice d'un animal... sont des actes qu'ont fait Abraham, Agar ou Ismaël. Les pèlerins, pour témoigner de leur amour pour Dieu, font les mêmes actes que ces illustres personnages. C’est un retour aux sources, un retour sur les lieux témoins, sur les lieux de mémoire et de sentiments. Etablir un lien avec les Prophètes qui se sont succédés depuis notre père Ibrahim, bâtisseur de la Maison jusqu’à notre Prophète Muhammad.

Le terme « pèlerin » désigne celui qui va, et devient, par conséquent, « étranger ». Etranger à son pays, à sa patrie, bien sûr, mais aussi à ses habitudes, à ses préoccupations quotidiennes. De ce fait, il prend aussi du recul par rapport à son ancrage, à ses certitudes, aux idées "reçues" et pas toujours vécues.

Le pèlerinage, c’est donc un temps de remise en cause, un moment de quête et de questionnement. Pourquoi suis-je sur Terre ? Quelle est ma place dans l’univers ? Et, plus précisément, à l’endroit où je vis, et par rapport à mon entourage, que puis-je donner ? Comment rendre ce que j’ai reçu ? Comment réussir ma vie, le mieux possible ?

Cette vie est courte, à l’image d’un voyage : les étapes sont des "tranches" de notre existence, et la destination finale symbolise son terme. Ainsi, un pèlerinage de quelques semaines, ou de plusieurs mois, peut aider à en comprendre le sens, à lui donner une direction (voir aussi le cheminement après le chemin). Se souvenir de l’au-delà quand les pèlerins se rassemblent sur l’esplanade d’Arafa et ailleurs, de manière que personne ne se distingue de personne puisque les différences disparaissent et personne n’est supérieure à personne. Ce voyage fait avec ses pieds sur les voies de la terre mais aussi avec son cœur sur les voies de son cœur. Obtenir le pardon des péchés, conformément à la parole du Prophète (bénédiction et salut soient sur lui) : « Quiconque fait le pèlerinage sans se livrer à des propos ou actes licencieux ou de désobéissance en sera sorti débarrassé de ses péchés comme au jour de sa naissance ». Notons qu’il existe un autre pèlerinage nommé « omra ». Il s’accomplit à titre individuel à n’importe quelle période de l’année.

Ceux que Dieu a comblé de Ses biens et qui négligent l’accomplissement de ce voyage se privent d’un immense bienfait. « Un serviteur auquel j’ai octroyé une santé physique et une aisance matérielle qui laisse passer cinq années sans Me rendre visite est un serviteur privé » (4) Cette remontrance divine s’adresse à celui qui a déjà effectué le Pèlerinage obligatoire, qu’en est-il alors pour celui qui ne veut même pas s’y rendre alors qu’il remplit les conditions d’obligation ?
 

Intervention du P. Jacques Midy
Prêtre accompagnateur des pèlerinages dans le diocèse de Saint-Denis

LE PELERINAGE CHEZ LES CHRETIENS CATHOLIQUES

Pour les chrétiens catholiques, un pèlerinage est un démarche effectuée à destination d’un lieu significatif pour leur foi chrétienne, par exemple là où ont vécu Jésus et les premiers apôtres (Terre Sainte), là où Paul a fait ses voyages missionnaires (Turquie, Grèce), là où se trouvent les tombeaux de Pierre et de Paul (Rome) ; ce peut être aussi là où la Vierge Marie est apparue (par exemple pour ne citer que deux exemples très connus Lourdes ou Fatima), ce peut être encore là où a vécu un croyant ou une croyante dont la vie par son exemple demeure encore un signe évangélique pour nous aujourd’hui (par exemple Lisieux pour Thérèse de l’Enfant Jésus, Ars pour Jean-Marie Vianney).

A noter que si le pèlerinage est une forme de piété offerte à tout croyant, il n’est en aucun cas une obligation pour un chrétien. Cependant à travers les siècles la vie sacramentelle, qui est fondamentale pour l'Eglise, a été entourée souvent de telles formes légitimes de piété. En effet, nous sommes des êtres humains qui nous servons de nos sens. Il est vrai que je peux lire « L’histoire d’une âme » sans aller à Lisieux, que je peux parcourir avec intérêt un livre sur Jean-Marie Vianney sans jamais avoir été à Ars, mais quand on connait les lieux où se sont passés les événements, cela permet de saisir autrement la réalité du message. Voir un lieu, un objet qui évoque le passé aide à mieux réaliser le message dont il est porteur. Par exemple, si j’ai vu le lac de Tibériade en Galilée, j’écouterai autrement et je méditerai autrement les textes évangéliques qui s’y passent.

« Lorsque nous allons en pèlerinage en Terre Sainte, disait le cardinal Jean-Marie Lustiger, nous retrouvons l’assise matérielle des lieux où se sont accomplis les événements fondateurs par lesquels Dieu a manifesté sa Parole. Nous ne pouvons comprendre ces lieux que si, en même temps, nous écoutons la parole de Dieu nous dire les événements dont ils sont le rappel, le point d’ancrage… Et ce lieu prend une toute autre signification dès lors que nous-mêmes, par notre foi et notre prière en Eglise, manifestons l’acte accompli par Jésus et que nous en recevons la grâce par notre adhésion et notre communion. »

Actuellement on estime le nombre annuel de pèlerins (toutes religions confondues) au niveau mondial à près de 150 millions, dont 100 millions de chrétiens. Il s’agit donc d’une réalité importante. Pour donner un autre chiffre, proche de nous ; on compte à Lourdes 6 millions de pèlerins par an.

Benoit XVI lors de son pèlerinage à Compostelle en 2010 disait : « Faire un pèlerinage ne veut pas dire simplement visiter un lieu quelconque pour admirer ses trésors naturels, artistiques ou historiques. Faire un pèlerinage signifie plutôt sortir de soi-même pour aller à la rencontre de Dieu là où Il s’est manifesté, là où la grâce divine s’est montrée avec une splendeur particulière et a produit d’abondants fruits de conversion et de sainteté chez les croyants. »

La tradition chrétienne nous donne dès ses origines de multiples exemples de pèlerins se mettant en route vers un sanctuaire pour y appeler la grâce ou pour remercier Dieu d’un bienfait. Les plus anciennes descriptions de pèlerins chrétiens en Terre sainte remontent au IVe siècle. Saint Jérôme qui vit à cette époque affirme qu’à Jérusalem « si nombreux sont les lieux de prière que pour les parcourir une journée ne saurait suffire. »

Durant tout le Moyen Age, le culte des reliques va se développer et donner naissance à des pèlerinages non seulement dans les pays bibliques, mais dans les lieux marqués par la vénération d’un saint ou d’une sainte. Au Moyen Age, Jérusalem, Rome et Saint-Jacques de Compostelle sont les principaux centres de pèlerinage. Pour Rome, c’est en 1300 que le pape Boniface VIII invite les chrétiens à s’y rendre en pèlerinage à l’occasion d’un jubilé. Les pèlerinages à Jérusalem étant alors difficiles. Cette coutume continuera entre autres, à l’occasion des années saintes, appelées « années jubilaires ».

Aujourd‘hui, les déplacements sont plus faciles et donc les pèlerinages sont de plus en plus nombreux. Les foules se déplacent vers les grands sanctuaires, tant en France qu’un peu partout à l’étranger ; à noter ces dernières années, un phénomène massif en France : l’augmentation du nombre de pèlerins vers Saint Jacques de Compostelle. Mais cela ne doit pas nous faire oublier qu’on assiste aussi à la renaissance de pèlerinages locaux, parmi lesquels de nombreux « pardons ».

Que permet un pèlerinage ?
A travers le pèlerinage, le croyant expérimente le détachement de son quotidien, l’expérience de prendre du recul dans une vie souvent bousculée. C’est donc un "breack" qui permet de faire le point, un temps consacré à Dieu pendant lequel on se refait. Tout en réalisant un cheminement physique, on vit simultanément un cheminement spirituel. Le fait de quitter son chez soi est significatif de vouloir ne pas stagner, de vouloir avancer. Cette mise en route est d’abord l’image de la vie, et plus particulièrement de la vie chrétienne, pèlerinage vers la Cité céleste. Abraham, père des croyants, est pour ainsi dire père des pèlerins dans la mesure où, le premier, il se met en route pour se rendre vers un pays inconnu sur l'appel de Dieu (Genèse 12, 1).

Dans la tradition chrétienne, le pèlerinage permet donc de se ressourcer et de grandir dans la foi. Il permet de faire une démarche de conversion personnelle et collective à travers un temps à la fois de prière, et de vie fraternelle. C’est donc un temps fort, privilégié. Attention, les lieux où l’on se rend en pèlerinage ne sont pas « une fin en soi », ce qui compte en premier, c’est de faire un voyage au fond de nous-mêmes pour mieux découvrir ce que Dieu attend de nous. Démarche personnelle, mais aussi collective ; même si je pars seul, d’une part très souvent je pars porteur d’intentions confiées par des proches, d’autre part je vais vivre ces journées à coté d’autres croyants où l’on se porte mutuellement, c’est une démarche communautaire, c’est une démarche d’Eglise. En plus d’une route vers un lieu, le pèlerinage est également un moment pour rencontrer les autres…

En guise de conclusion, je citerai Jean-Paul II à Strasbourg en 1988 qui résumait ainsi la démarche du pèlerinage. « La démarche du pèlerin revêt une grande importance : le pèlerinage symbolise notre vie, il signifie que vous ne voulez pas vous installer, que vous résistez à tout ce qui tend à émousser vos énergies, à étouffer vos questions, à fermer votre horizon, il s’agit de se mettre en route en acceptant le défi des intempéries, d’affronter les obstacles et d’abord ceux de notre fragilité, de persévérer jusqu’au bout. »
 

Intervention de Mme Aline Nabeth
Coresponsable du groupe « Juifs et chrétiens en dialogue à Montreuil »

LA FETE DE SOUCCOT A JERUSALEM

Avant de vous parler de ma présence à Jérusalem, lors de la fête de Souccot, 3e fête de pèlerinage, inscrite dans Vayikra (Lévitique 23, parachat Emor), je voudrais vous décrire comment se déroulait Souccot en Algérie, plus exactement à Bône (Annaba), dans le Constantinois. C’est le début d’un itinéraire qui me conduira en votre compagnie à Jérusalem.

A part quelques Juifs fortunés possédant des villas, loin du centre ville, la plupart vivaient dans les quartiers populeux où se mêlaient Juifs, Musulmans, Chrétiens, Arabes, Maltais, Portugais, Espagnols, Italiens… souvent voisins dans un même immeuble.

Au lendemain de Kippour, c’est sur la terrasse de ces immeubles que les Juifs s’affairaient à construire la souccah. Personne ne demandait l’autorisation d’occuper une partie de la terrasse… pendant huit jours ! C’était ainsi, tout le monde connaissait la fête des cabanes. Il y régnait une atmosphère de joie, chacun apportant branchages, tentures, tapis, matelas, couvertures, fruits et décorations. Combien d’enfants rêvent de se construire une cabane… A Souccot, chaque enfant avait la sienne, mais ouverte à tous. On allait ensemble, petits et grands y manger et même dormir, selon la place disponible. A chaque repas, c’était le défilé des marmites, des bouteilles, des verres, parents et enfants se croisaient dans l’escalier, dans la joie du partage.

Que savait-on de la fête ?
Ce que les grands-pères et les pères nous en disaient : que nos ancêtres avaient vécu dans des tentes ou des cabanes, à leur sortie d’Egypte et pendant leur séjour dans le désert… Que l’on devait construire la souccah et y demeurer en l’honneur de l’Eternel qui nous avait protégés pendant la traversée du désert. Dans la tradition juive, on n’explique pas aux jeunes enfants, on raconte, on leur donne un rôle à jouer, et à Souccot, ils jouent celui de l’hébreu délivré de l’esclavage, en route vers le Sinaï où il va recevoir la Torah ; c’est plus tard que progressivement, les commentaires plus développés leur enseignent que les Souccot sont des demeures provisoires, fragiles comme les biens ou la santé que nous possédons.

Ce que je retiens personnellement de ce temps de l’enfance, c’est ce sentiment de revivre cette libération… sous la protection divine. Je me souviens de cette extase à distinguer à travers les branchages les étoiles, la lune, à imaginer la nuée de fumée le jour et la colonne de feu la nuit qui éclairait le camp. Malgré l’inconfort à s’asseoir par terre pour se restaurer, à dormir sur des couches précaires, on vivait ce temps dans une animation joyeuse, partagée avec les voisins, les amis, tous ceux qui spontanément « montaient à la terrasse » pour s’abriter sous la souccah. C’était ce que j’appellerais « le temps du lien social ».

En 1962, l’exode, le désert, le vide, la séparation, la solitude… Pour les juifs d’Afrique du Nord, plus de pluie que de soleil dans ces zones où le judaïsme s’est terré avant les premiers regroupements, les premières associations qui organisaient tant bien que mal, les fêtes juives, là où ils pouvaient… Plus de Souccot, jusqu’à ce que certaines synagogues nous informent que dans une cour, un bout de jardin, une souccah était ouverte à la communauté dispersée. On courait avec son panier rempli et là encore, sous la souccah, on tentait de recréer le lien à travers nos souvenirs, en refoulant nos larmes car avant tout, on avait retenu que « Souccot » était ce que mon grand-père répétait : « Souccot, zemane simh’atenou », « l’époque de notre joie… » C’était ce que j’appellerais « le temps de l’espérance et la confiance en Dieu ».

Enfin, après des années de reconstruction, d’adaptation à notre nouvelle vie en France, nous voici responsables, chefs de famille, enseignants, chargés de la transmission de l’histoire de notre peuple, de nos fêtes, de nos rites et grâce à de nouvelles études, nous découvrons le sens souvent ignoré au profit d’une pratique à laquelle nous sommes toujours restés fidèles.

Bien sûr que, dans le cadre des fêtes de pèlerinage, c’est à Jérusalem que nous avons une année, décidé de nous rendre en famille au « rendez-vous » avec l’Eternel et vivre Souccot (la fête se dit aussi « mo’ed », « rendez-vous ») et… d’intégrer les autres sens de la fête.

Enfin, on retrouve le ciel bleu, le soleil, comme en Algérie, et les trottoirs couverts de souccot, car chaque terrasse de café s’étend sous un toit végétal assez fourni pour que la superficie de l’ombre sur le sol de la souccah dépasse la lumière du jour. On a l’impression que la ville entière est protégée du soleil qui pourrait s’infiltrer à travers le feuillage. De plus, cette abondance de branchages, de roseaux nous offre un décor naturel, tout à fait insolite au pied des immeubles de la rue Ben Yehoudah… imaginerait-on des souccot le long des Champs-Elysées ? Non, ici, c’est la mémoire collective d’un peuple qui revit son passé. Chacun sait, croyant ou non, pratiquant ou non, que les Hébreux sont sortis d’Egypte et qu’ils ont habité sous des tentes et des cabanes pendant toute la traversée du désert. Le pèlerinage est en quelque sorte une re-visitation de notre histoire et de notre texte biblique.

C’est au Kotel que nous assistons à un office où les ballets de loulavim agités dans les six directions se déplacent inlassablement. Je suis côté femmes et les hommes (mon mari et mes trois fils) y participent de l’autre côté. Devant le Kotel, est installée une immense souccah dont on est sûr que malgré son espace, sa construction satisfait toutes les exigences d’une souccah kacher. On s’y abrite autour d’une table dressée par les visiteurs. Un moment de pause pour revivre avec les enfants « la montée des pèlerins » vers Jérusalem. On les imagine venant de tout le pays et même des pays avoisinants. Au temps du Second Temple, la ville de Lod, par exemple, se vidait de ses habitants à Souccot… Ils logeaient dans des souccot construites à même les toits, dans les cours ou sur les places publiques… Et chacun va de sa connaissance de cette époque où les voyageurs étaient accueillis en grande liesse dans une ville pavoisée dont les habitants généreux offraient le gîte et le couvert. Nous, nous sommes à l’hôtel, particulièrement rempli d’étrangers venus de tous pays, et c’est l’occasion d’échanges et de partages.

Un matin, nous sommes attirés par une musique qui se rapproche de plus en plus de la grand’rue qui monte vers la tahana merkazit (station d’autobus). Une foule est amassée et nous nous frayons une petite place en attendant ce qui semble être une fanfare couverte par instants de clameurs joyeuses. Soudain, apparaît un défilé de personnes, regroupées derrière un orchestre, chantant, dansant, brandissant des pancartes où l’on peut lire : « longue vie à Israël », « Merci Israël »… vêtues de leurs habits traditionnels… sauf… (car ils sont à peine vêtus) les papous ! Torse nu, agitant leurs pagnes colorés… la Papouasie ! Puis devant nous, ébahis, médusés, s’étalent indéfiniment 70 nations ! 70 venues à Jérusalem, spécialement pour la fête de Souccot.

Alors, c’est donc vrai ? Malgré la destruction du Temple, il resterait dans la mémoire et la conscience des nations, cette reconnaissance au peuple juif de prier, à Souccot, pour le bonheur de toute l’humanité et de demander à Dieu de lui accorder Sa bénédiction ?
C’est en effet à Souccot que pendant 7 jours, 70 bœufs sont offerts en sacrifice, (13 le premier jour, puis 12, puis 11, etc.), ce chiffre « 70 » symbolisant toutes les nations du monde.

J’ai vécu là, et encore en vous le racontant, un moment d’intense émotion. J’ai été témoin de cette reconnaissance envers Israël dont Rabbi Chnéour de Zalman rappelait la vocation de révéler Dieu aux nations, d’en être le berger. Ce pèlerinage m’a révélé concrètement le particularisme, c’est à dire, la commémoration d’un événement historique, d’une injonction divine, et l’universalisme de cette fête pas du tout typiquement juive puisque consacrée à l’humanité entière. « Et tous ceux qui resteront parmi les peuples qui viendront à Jérusalem monteront chaque année pour se prosterner devant l’Eternel et célébrer la fête de Souccot. » Zacharie XIV, 16

J’ai voulu vous le raconter, car c’est la fonction même du témoin et en même temps de la fête de Souccot qui vise à rassembler les hommes, au-delà de leurs différences, vers cette plénitude que l’on appelle « Chalom », Paix !

 

Retour de la soirée par M. Régis de Berranger 
Le Blanc-Mesnil

DIALOGUE INTERRELIGIEUX ET PELERINAGES : LA RENCONTRE

« Le pèlerinage, c’est se décentrer de soi-même pour se recentrer sur Dieu afin de mieux s’ouvrir à l’autre. »

Telle a été la phrase par laquelle le père Pascal Delannoy, évêque du diocèse de Saint-Denis, a conclu la soirée interreligieuse sur le thème des pèlerinages et qui a réuni 150 personnes à la Maison diocésaine de Bondy.

Des traditions propres
Chacune des trois religions a des traditions propres même si, nous allons le voir, des points de convergence et de rencontre interviennent. Pour le Judaïsme, ceci s’inscrit dans l’histoire du Temple de Jérusalem et, à trois occasions, les juifs étaient invités à s’y rendre : Pessah, Shavouot et Soukkot, la fête des tentes ou des cabanes.

Chacun était invité à faite « un effort », signe de chemin vers la sainteté (notion que nous allons retrouver en Islam et chez les catholiques). Depuis la destruction du Temple, face à la dispersion des juifs de par le monde, ces trois pèlerinages n’ont plus lieu, mais c’est chaque famille qui le revit chez elle à l’occasion de ces trois fêtes, mais pas seulement : nous avons pu entendre la belle expérience vécue par bien des familles juives à l’occasion de Shabbat et la table ouverte, altérité vécue concrètement.

Chez les musulmans, le pèlerinage, pour remplir toute sa dimension, doit "remplir" trois conditions : avoir un sens, un but, une motivation pour ceux qui le pratiquent ; mais ceci n’est-il pas vrai pour tous ?

Le pèlerinage, à La Mecque, figure comme un des cinq piliers de l’Islam et chacun est invité à le faire au moins une fois dans sa vie ; le lieu central se situe autour de la Kaaba, cette tour centrale drapée de noir qui aurait été édifiée par Adam et reconstruite par Ibrahim (Abraham). La tradition veut que Dieu ait dit à Ibrahim que « Les gens viendront vers toi de tous les chemins éloignés. »

Par les rites (vêtements légers pour les hommes, par exemple), chacun est invité à s’oublier, prendre distance par rapport à la vie courante, se séparer de ce qui l’alourdit pour mieux vivre au retour l’ouverture à l’autre.

Enfin, la démarche catholique s’inscrit dans une autre histoire et une plus grande diversité des lieux ; il s’agit d’un appel à la sanctification de notre foi chrétienne en faisant mémoire de ceux qui ont été au centre de tel ou tel événement.

Se rendre dans un tel lieu, n’est pas pour effectuer une simple visite, même s’il faut aussi se nourrir des beautés que l’on peut voir ; sur les lieux, on comprend autrement le sens des messages transmis. Ceci est offert à tout croyant, mais pas seulement et bien des rencontres riches sont possibles.

La rencontre pour bâtir la paix

La conclusion de l’évêque de Saint-Denis-en-France s’était inspirée des témoignages reçus, et aussi d’une phrase prononcée par Benoît XVI à Compostelle en 2010 : « Il s’agit de sortir de soi-même pour aller à la rencontre de Dieu ».

En fin de rencontre, un participant interrogea les intervenants, puisque Jérusalem est un lieu commun aux trois religions : est-il envisageable que les trois se rendent ensemble à Jérusalem ? Chacun sait bien que ce qui est possible dans les cœurs, est plus complexe dans la réalité.

La construction solide de la paix nécessite des initiatives comme celle de cette soirée ; l’interreligieux est au cœur, comme une exigence incontournable, de la démarche des croyants, elle est aussi voie pour le monde.