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Association diocésaine de Saint-Denis-en-France
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Mémoire pour aujourd'hui (N°28 / Avril - Mai 2016)

Nous célébrons cette année les 50 ans de notre diocèse ! Cet anniversaire jubilaire nous amène tout naturellement à « faire mémoire » de ce qu’a vécu notre Église depuis sa création. Mais il ne s’agit pas de faire un simple travail d’historien exhaustif : nous sentant solidaire du passé, il s’agit de le relire comme une page d’histoire sainte, et d’y voir un appel pour le présent.

Depuis 50 ans et aujourd’hui encore, l’Église de Saint-Denis est appelée à sortir pour semer !

 

Depuis 50 ans...

Comme le Christ serviteur

Action... catholique

Un diocèse arc-en-ciel

Lutter contre la précarité pour mieux vivre

Des relations tissées avec les musulmans

Combattre la pauvreté et l'injustice

Une belle continuité

Parcours d'un prêtre ouvrier

Repères

 

 

Depuis 50 ans...

Père Jacques Midy, L’Ile-Saint-Denis

En relisant ce que nous avons vécu depuis 50 ans, nous reconnaissons la présence de Dieu à l’œuvre, à nos côtés, et nous en rendons grâce. Cela nous invite à continuer aujourd’hui à répondre à l’attente de Dieu, en tenant compte de l’évolution de la société et de l’Église. En 1966, alors que le diocèse de Saint-Denis est créé, l’époque est pleine d’espérance : c’est la période des "trente glorieuses", le début de l’après-concile Vatican II (1962-1965) et de sa mise en application. Le contexte actuel est tout autre. Que de chemin parcouru dans la construction de notre diocèse, depuis la mise en place du conseil presbytéral autour de notre premier évêque, Mgr Jacques Lecordier, puis d’autres conseils diocésains comme ceux de la Mission ouvrière ou de la vie religieuse. Les premières orientations diocésaines, promulguées en 1972, sont le signe que le diocèse a trouvé une certaine maturité. Puis durant le temps de Mgr Guy Deroubaix, 2e évêque de notre diocèse, se fait sentir le besoin de mettre en place une formation pour les laïcs, suivie de la mise en œuvre des conseils pastoraux de secteur et des équipes d’animation paroissiale (EAP) afin de faciliter un travail commun laïcs-prêtres. L’ordination du premier diacre permanent en 1991, suivie de plusieurs autres, répondait à une interpellation à servir l’Église et la société. La tenue d’un synode lancé par Mgr Olivier de Berranger et conclu en 2000 avec le document L’Évangile dans la ville a une influence encore bien présente aujourd’hui.

De nouveaux enjeux

Progressivement, la composition de la population évolue avec la multiplication du nombre des pays d’origine des migrants. Parmi eux, certains sont chrétiens et viennent renforcer nos communautés. La réalisation de la Maison diocésaine à Bondy, inaugurée en 2004, va jouer un rôle rassembleur. Elle devient un lieu de rencontre, qui manquait auparavant.
Durant ces 50 années, bien des choses ont avancé, des reculs sont malheureusement apparus : le nombre des catéchumènes chaque année est encourageant ; par contre la baisse du nombre d’enfants catéchisés, du nombre de jeunes ou d’adultes engagés dans des équipes de mouvements, pose question. Et puis la diminution du nombre de prêtres et leur moyenne d’âge relativement élevée obligent à penser autrement le présent et l’avenir. Mais, face aux nouveaux défis, évitons de nous replier sur nous-mêmes, soyons porteur d’espérance. Dans les cinq années à venir, « Pour annoncer la joie de l’Évangile », essayons de vivre les trois orientations missionnaires, que Mgr Pascal Delannoy nous a proposées lors de la dernière fête de Saint Denis. C’est ainsi que peu à peu, continuera la prise de conscience d’appartenir à un même diocèse et qu’ensemble, à la suite du père Guy Deroubaix, nous pourrons dire : « Nous aimons notre Église avec ses limites et ses richesses, c’est notre Mère ; c’est pourquoi nous la respectons, tout en rêvant qu’elle soit toujours plus belle. »

 

Comme le Christ serviteur

Bernard Moulin et Yves Marcilly, diacres permanents, Montfermeil

La restauration du diaconat a été un évènement marquant pour notre diocèse et pour nous-mêmes : nos vies en ont été bouleversées car l’appel qui nous a été fait était totalement inattendu pour nous qui n’avions jamais entendu parler du diaconat permanent.
Pour le diocèse, restaurer le diaconat c’était aussi la volonté de faire en sorte que notre Église diocésaine soit une Église servante en ordonnant des hommes au service de cette Église et de leurs frères pour que tous les fidèles soient aussi serviteurs.
L’Église reconnaissait ainsi qu’un ministère ordonné pouvait être exercé par des hommes mariés, avec une mission au service de leurs frères dans et hors la communauté ecclésiale. On dirait aujourd’hui aux périphéries. Notre Église diocésaine s’inscrivait bien alors dans la ligne de Vatican II.

Dans les années 70-75, le diocèse réfléchit sur les ministères ordonnés à l’intérieur de l’Église, mais sans suite immédiate concernant le diaconat. En 1984, le diocèse lance une enquête auprès des instances ecclésiales, et nomme en 1985 deux prêtres délégués diocésains au diaconat.
En 1987, une campagne d’interpellation est lancée auprès des différents services et mouvements d’Église. Une vingtaine de personnes répondent favorablement et en 1988 commence une année de discernement.

Les premiers diacres  diocésains

En 1991, Yves Marcilly, Michel Marquis et Bernard Moulin sont ordonnés diacres permanents.Yves Marcilly : « J’ai été interpellé par le secteur sud de l’Action catholique ouvrière (ACO). J’ai accepté de participer à une réunion d’information, et après de participer au discernement car cela me correspondait bien : une Église et un ministère ouverts sur le monde, on sortait du "faire" pour  "être". Mon "oui" à ce ministère a été le fruit de réflexions en couple, en équipe d’ACO, et avec l’aide d’un accompagnateur spirituel. Aujourd’hui, étant à la retraite, mon ministère s’exerce dans la vie du quartier, dans le syndicat CFDT des retraités, au Comité diocésain du diaconat, dans la préparation au baptême où je rencontre des parents souvent éloignés de l’Église. »
Bernard Moulin : « J’ai été interpellé par mon équipe d’ACO, l’aumônier des hôpitaux psychiatriques de Neuilly-sur-Marne et par le curé de ma paroisse, sans qu’ils se soient concertés. Deux ans avant, un incendie criminel qui avait détruit le foyer que j’avais créé en 1982 et où je vivais avec une dizaine de jeunes de l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Pendant presque deux ans, j’ai « campé » avec ces jeunes dans deux lieux peu appropriés en attendant une décision des services de l’ASE. Alors que je pensais tout abandonner, ces interpellations sont survenues en même temps que le département décidait de nous construire un foyer tout neuf. Comment ne pas y voir un signe ? Et ce d’autant que longtemps je me suis posé la question d’un engagement plus radical dans l’Église, notamment chez les Franciscains.
J’ai donc accepté d’y réfléchir un peu aussi par curiosité, mais surtout pour discerner que cet appel au diaconat était bien celui que le Seigneur m’adressait.
Comme Yves, j’y ai été aidé par mon équipe d’ACO et par un accompagnateur spirituel.
J’ai répondu à cet appel car il était aussi au service des jeunes dont j’étais au service. Comme Yves ce ministère ne se caractérisait pas par en faire plus, mais par être au service de ces jeunes de façon différente. Aujourd’hui en retraite, je continue mon engagement auprès de la protection de l’enfance en danger et notre évêque m’a demandé d’être son délégué à la vie consacrée et de prendre la responsabilité d’une équipe de discernement diaconal. »

Dans l'Eglise et aux périphéries

Yves et moi vivons notre diaconat à la fois dans la communauté chrétienne au sens large et dans la vie ordinaire, au service de nos frères.
En vivant notre diaconat ainsi, nous interpellons l’Église et les chrétiens afin qu’eux aussi soient serviteurs, et dans la société civile, nous essayons de porter témoignage de Jésus Christ ressuscité et de l’amour que Dieu porte à tous les hommes et ce pas seulement en paroles, mais aussi et surtout en actes.
Cette immersion dans la vie ordinaire et ecclésiale nous apporte beaucoup de joies à travers la richesse des rencontres que nous faisons. Elle enrichit aussi notre vie spirituelle (partages, équipe d’ACO, fraternité diaconale…) et nourrit notre prière des heures. Le Seigneur nous demande d’être à l’écoute des personnes, d’être disponibles et de comprendre ce qu’ils vivent. Le diacre doit témoigner du service du Seigneur, pour que l’Église toute entière soit servante, et pour qu’elle ose aller aux périphéries.
Le rétablissement du diaconat peut être mis en parallèle avec le rétablissement du rôle des laïcs dans l’Église : synode en 1999 pour notre diocèse, formation des laïcs avec la Formation des laïcs pour une mission d’Église (FORME), participation des laïcs à la vie diocésaine et paroissiale : services diocésains, équipes pastorales (EP), équipes d’animation paroissiale (EAP), Conseil économique, participation aux différents services paroissiaux: catéchuménat, préparation au mariage, obsèques, liturgie… même si parfois l’ouverture sur ce qui se passe dans la ville est difficile. C’est une évolution importante qui a marqué notre diocèse depuis sa création.
Les laïcs  participent à la mission commune de tous les baptisés qui sont chacun à leur manière, prêtres, prophètes et rois. Laïcs, diacres, prêtres, chacun à sa place, ont leur part de mission et d’évangélisation.

 

Action... catholique

Giorgio Molossi, Montreuil

Ma rencontre avec la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) à l’adolescence, en 1957 en Argentine, a probablement orienté toute ma vie d’homme et de croyant.
La JOC m’a aidé à découvrir une autre manière d’être, de prier, de pratiquer, dans la foi.

Le gars qui m’avait contacté et pris en main avait compris que je n’étais pas bien et que ça serait dommage que je file un mauvais coton. C’était un jeune du quartier qui avait 2 ou 3 ans de plus que moi. Il m’a dit : « C’est bien que tu sois là ! Tiens, viens, il y a une réunion ! » Et j’y suis revenu parce que je m’y suis trouvé bien. Je trouvais que les jeunes étaient sympas, le curé aussi, qu’ils parlaient de leur vie, qu’on ne cachait pas les bêtises qu’on pouvait faire. Ce qui fait que ça m’a vite donné envie. Il y avait 2 ou 3 aînés, dont un jeune homme de 24-25 ans qui était extraordinaire d’ouverture. Je me rappelle qu’on allait dans les bidonvilles, accompagnés des sœurs de l’Assomption, les seules autorisées par les gens à y entrer parce qu’elles visitaient les mamans et s’occupaient des gosses.
Je suis d’origine italienne, pas argentine, mais mon père avait immigré là-bas en 1949. Et ma mère, ma sœur et moi, l’avons rejoint en 1950. J’avais 9 ans. J’ai vécu là-bas 10 ans, jusqu’en 1960. Et je suis arrivé en France avec ma famille à 19 ans, le 14 avril 1960. A l’époque, il n’y avait pas encore les départements. J’habitais Champigny-sur-Marne. J’avais une lettre de la JOC d’Argentine pour la JOC en France. Un cousin m’a accompagné là-bas dans le 13e, à l’époque, place d’Italie. Le copain qui nous a reçu ne savait pas parler espagnol, ni italien. Et moi, je ne savais pas parler français. Il a pris la lettre et a dit à mon cousin qu’il me recontacterait. Et effectivement, 2 ou 3 mois après, 2 jeunes d’une vingtaine d’années sont venus à la maison. On n’a pas pu se dire grand-chose pour les mêmes raisons. Tant bien que mal, ils m’ont fait comprendre qu’ils m’inviteraient à un rassemblement de la JOC au cinéma Rex. Et ils sont venus me chercher pour y aller. Et puis petit à petit, un et demi ou 2 ans après, j’avais appris un peu la langue et je me suis vite retrouvé en responsabilité générale. Les 2 copains, qui avaient 25-26 ans, quittaient la JOC. C’était la limite d’âge. Et les aumôniers m’ont fait confiance, bien que je parlais mal, que je connaissais peu. Et je suis devenu responsable fédéral, de la fédération Seine-Rive-de-Marne (de Montreuil, jusqu’à Pontault-Combault en passant par Créteil). Ca s’appelait comme ça à l’époque. Il n’y avait pas encore les départements. La JOC c’était les garçons d’un côté et les filles de l’autre : deux mouvements différents.
Je me suis marié à 24 ans en 1966 avec Nicole qui était aussi de la JOC. A ce moment-là, en 1965-66, les départements étaient créés et on s’est installés à Montreuil. J’ai continué à prendre des responsabilités, mais en passant à l’Action catholique ouvrière (ACO) et j’ai connu le père Lecordier, le premier évêque du diocèse, les pères Jean Lefur et Guy Deroubaix avec lequel j’ai construit une solide amitié. On se connaissait bien. On a beaucoup travaillé ensemble. J’ai été plusieurs années au comité diocésain de la Mission ouvrière. J’ai participé avec les pères Guy Deroubaix et Louis Larcher au discernement et au démarrage du diaconat qui s’est fait en lien avec les mouvements.

Partout présents

Il y avait de la JOC un peu partout, un groupe de jeunes plus ou moins dans le mouvement dans pratiquement toutes les paroisses. Il y avait aussi l’Action catholique des enfants (ACE) qui précédait. On faisait ce qu’on appelait des veillées populaires au mois de février. C’était des rencontres où on n’invitait pas que des jocistes, mais des jeunes de quartier, des jeunes travailleurs à l’époque. Il y en avait beaucoup qui commençaient à travailler à 14-15 ans.
Tous les ans, il y avait aussi les « réco éclair », des sortes de retraite qui ne duraient qu’une soirée où on essayait d’aborder des thèmes plus sur la foi dans nos vies, etc. Et tous les ans, en juin, on avait le meeting de fin d’année (plusieurs rassemblements de jeunes dans le diocèse) où on venait applaudir ce qu’on avait fait en équipe au cours de l’année, sur le thème de l’enquête campagne qui avait trait à différents domaines de la vie des jeunes : santé, sexualité, amour, travail. Pendant, toute l’année, on portait attention à ça en équipe. Les jeunes s’exprimaient, réfléchissaient sur le sujet. On rendait compte du point où on en était dans ces 3 grands rassemblements d’année. Dans ces enquêtes campagnes, on faisait remplir des questionnaires aux copains, au collège, au lycée, au travail. Les plus adultes qui travaillaient parlaient de leur travail et éventuellement de leurs engagements syndicaux, de la manière dont ils adhéraient à une organisation syndicale, à y prendre des responsabilités, à devenir délégué du personnel, etc. J’ai eu la chance de connaître une Église missionnaire. Il y avait le désir d’annoncer l’Évangile.

Voir, juger, agir

Je ne suis pas très prieur, mais j’ai ma façon de prier au moins 2 fois par jour : le soir pour dire merci pour la journée et le matin pour remercier de m’être encore réveillé. Dans les deux cas, je demande à Dieu de m’aider à être acteur, à agir au mieux pour être témoin de son amour dans l’humanité. Je ne demande pas à Dieu autre chose. Je ne lui demande pas de faire des miracles sur moi. Je lui demande simplement de m’aider à être ce qu’il souhaite. C’est l’héritage du « voir, juger et agir » de l’Action catholique et l’héritage de quelques hommes, prêtres ou pas, que j’ai croisé à cause de la JOC et dont j’ai ressenti que leur foi était de cet ordre-là : être présent, accompagner.

Le « voir, juger, agir » c’est une sacrée pédagogie. J’ai eu la chance de connaître le père Cardin, fondateur de la JOC. Je l’ai vu plusieurs fois avant qu’il soit nommé évêque. La 1ère fois que je l’ai rencontré, c’était en Argentine, dans un studio de radio. Il venait nous rendre visite. Il y avait des  journalistes, et nous étions tous autour de cet homme qui parlait au micro. Je me rappelle que je ne comprenais rien parce qu’il parlait en français, mais il nous regardait un par un, comme si on était ses enfants, qu’il nous avait quitté quelques mois avant et qu’il voulait regarder comment on avait grandi. Même maintenant quand j’y pense, ça m’émeut toujours. C’était un homme extraordinaire. Et le père Guérin, fondateur de la JOC en France, c’était pareil. J’ai le souvenir du père Guérin à la sortie de mai 67. C’était un grand rassemblement au Parc des Princes. Il y avait toute cette multitude de jeunes qui sortait. On buvait un coup en face du Parc des Princes avec le père Guérin, des frères, quelques prêtres. Et le père Guérin qui était déjà un vieil homme regarde toute cette foule qui sortait du Parc et il dit : « Et dire que tout ça, ce sont des équipes qui ne fonctionnent pas ! » Ca m’est toujours resté. En effet, les équipes JOC n’étaient pas bien structurées, mais finalement, ça produisait des choses étonnantes !

Une Eglise missionnaire

Les grands rassemblements étaient des moments forts, des lieux où on affirmait ce qu’on était et ce qu’on faisait. On espérait que celui qui écoutait et le voyait allait en tirer quelque chose. Ce que je sais et dont j’ai été le témoin, c’est la manière dont la JOC, nous a transformé nous-mêmes, en tout cas, ceux qui ont adhéré, qui ont été des militants et qui ont pris des responsabilités. Nous avons eu la chance que des prêtres, des laïcs nous fassent confiance.

Cette manière de réfléchir du « voir, juger, agir » a permis à beaucoup de jeunes (travailleurs ou pas, qui avaient par exemple beaucoup de mal avec l’école, le système éducatif), de devenir des hommes et des femmes, et d’exercer des responsabilités sans avoir fait des études extraordinaires.

L’Action catholique montrait une Église missionnaire, auprès des plus humbles, des plus exploités, des plus populaires, des plus laissés pour compte, des plus éloignés de l’Église. Je pense aux différents courants migratoires. J’ai vécu l’arrivée massive des Portugais. Il y a beaucoup de prêtres qui ont appris à parler portugais et qui se sont mis à leur disposition pour essayer de faire en sorte qu’ils découvrent une autre Église que celle qui soutenait Salazar au pays, etc. Je pense à différents prêtres qui ont fait des choses pour être missionnaire là-dedans auprès des adultes, des enfants. La JOC aussi avait des sections de jeunes Portugais. Il y avait une équipe de JOC dans le bidonville de Champigny.

Je crois qu’aujourd’hui, un peu tout le monde est dans une espèce de tassement par le bas dans une volonté de préserver ce qu’on a ? Qu’est-ce qu’on fait pour faire tourner une paroisse ? Qu’est-ce qu’on fait pour faire tourner le mouvement, le syndicat, le parti politique, etc. ? J’ai tendance à penser que c’est sûrement une incapacité à inventer. Ceux qui nous ont précédés ont inventé des choses.

J’aimerais transmettre aux jeunes générations du diocèse de rester fidèles à la vie, d’apprendre à écouter, d’être capables de voir dans l’autre, quelle que soit sa couleur, sa manière de s’habiller ou de prier, que c’est un fils de Dieu, un frère, et d’être plus attentifs aux plus petits, les plus laissés pour compte, sans naïveté, mais avec amour.

 

Un diocèse arc-en-ciel

Jaklin Pavila, membre du service national de la pastorale des migrants, Saint-Denis

Quand je suis arrivée à Saint-Denis en 1981, je me suis rapprochée naturellement de ma paroisse, Saint-Denys de l’Estrée. En préparant notre mariage quelques années plus tard, nous avons rencontré le père Marcel Piot qui animait des partages bibliques pour un petit groupe d’Antillais, nous avons alors intégré ce groupe. La rencontre avec ce prêtre a été un moment déterminant dans ma vie. Il m’a fait découvrir la pastorale des migrants du diocèse et l’Aumônerie Antilles-Guyane. C’est dans ce cadre-là que j’ai découvert une partie de la richesse de ma culture et la culture des autres communautés de notre diocèse.
D’autre part, à travers son enseignement biblique, j’ai découvert que nous devons aussi nous engager dans le monde pour plus de justice, plus de fraternité, mais aussi pour témoigner de celui qui nous fait vivre, Jésus-Christ.

Après quelques temps comme animatrice en pastorale dans le diocèse, j’ai été appelée à l’aumônerie nationale Antilles-Guyane. De là j’ai fréquenté le service national, lors des formations, lors des ateliers de travail. En 2007, c’est le service national qui m’a appelée, on m’a confié le suivie des aumôneries catholiques de la migration. Cette diversité culturelle correspond à quelque chose que j’aime bien : c’est une richesse de découvrir d’autres manières, de prier, de faire, de penser le monde. Côtoyer ces différentes aumôneries me fait bouger, changer ma vision du monde et surtout me met dans une perspective de recherche ensemble, cela nous ouvre sur de multiples possibles et donc nous donne de l’espérance pour notre monde qui en a tant besoin.

Une terre d'accueil

Notre département, depuis plus d’un siècle, est une terre d’accueil et de travail pour des populations venues du monde entier. D’abord, une immigration interne, les bretons, les Auvergnats, puis les Espagnols, les Portugais,  plus récemment l’Afrique noire et aujourd’hui les populations asiatiques. Si jadis, ces migrations étaient essentiellement économiques, aujourd’hui, nous avons aussi des personnes qui arrivent chez nous pour des raisons politiques, ou de guerre. Au fil du temps, ces apports successifs ont façonné ce département.

Pour moi, ce mélange de populations est un formidable atout, mais ce n’est pas toujours le cas pour tout le monde. Même si cela n’est pas acceptable, cela peut se comprendre.
La dégradation économique, le manque de travail peut effectivement faire peur et favoriser un repli sur soi, voir un rejet de l’étranger.

Mais depuis  toujours l’Église a toujours donné une place particulière aux questions des migrations, dans Erga migrantes Caritas Christi, un document du conseil pontifical en 2004 « nous pouvons donc considérer le phénomène des migrations comme « un signe des temps »… un défi à relever et à mettre en valeur en vue de la construction d’une humanité renouvelée et de l’annonce de l’Évangile de la paix. Elle voit même dans les migrants l’image du Christ, « j’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25,35).

Notre diocèse non seulement a toujours accueilli les personnes étrangères, mais a toujours cherché à mieux les comprendre pour qu’elles ne soient plus des étrangères, mais des sœurs et  des frères d’un même père, d’une même famille.

Plusieurs grands rassemblements diocésains essaient de mettre en valeur les différentes cultures. La mise en place du service diocésain de la pastorale des migrants, avec des représentants de différentes communautés signifiait bien la prise en compte de chaque culture pour mieux les intégrer dans la communauté locale.

Une Église à vocation universelle

Mais, aujourd’hui, nous sommes obligés d’opérer un nouveau virage, le service de la pastorale des migrants ne doit pas être seulement le représentant des différentes communautés mais doit être composé, pour reprendre l’expression de notre évêque, « d’hommes et de femmes passionnés de vivre la communion fraternelle dans notre Église, des personnes sensibles à l’accueil de l’étranger ».

Le père évêque a présenté une nouvelle feuille de route au service diocésain de la pastorale des migrants. Cette feuille à une visée :

  • Accueillir de manière inconditionnelle les personnes qui viennent d’ailleurs quels que soient leur statut et situation de vie
  • Aider à leur intégration dans l’Église et dans la société en tenant compte des diversités culturelles
  • Favoriser la communion

Avec deux axes :

  • Une pastorale d’accueil et de solidarité, concrètement un  accueil attentif pour mieux orienter selon différents besoins (cours d’alphabétisation, conseil juridique, écrivain public, hébergement d’urgence, etc.)
  • Et une pastorale de communion, cette pastorale de communion s’articule autour de deux dimensions une pastorale spécifique et une pastorale transversale, incluant la rencontre des cultures. Nous devons toujours permettre des lieux où les migrants pourront partager, prier dans leur langue tout en accompagnant sur un chemin de communion pour éviter des parallélismes et des communautarismes. Mais il est indispensable aujourd’hui de prendre en compte la dimension interculturelle dans toute la mission de l’Église (catéchuménat et catéchèse, liturgie, pastorale de la santé, pastorale de la cité, pôle jeunes).  Nous avons la chance d’être dans un département « arc-en-ciel »,  c’est une forte  invitation à passer de la peur, de l’indifférence à une culture de la rencontre. Cette dimension de l’interculturalité est mentionnée dans la 3e orientation diocésaine. En prenant le temps de mieux nous connaître, de nous respecter, de nous estimer, nous devenons aussi des serviteurs de l’unité, des serviteurs de fraternité dans notre Église et par la même occasion, nous devenons témoins d’unité et témoins de fraternité dans notre société.

C’est un vrai défi que nous sommes appelés à relever, il ne s’agit plus d’accueillir les personnes étrangères dans notre Église, mais bien de cheminer ensemble pour que celle-ci vive sa vocation, une église une et catholique, c’est-à-dire universelle.

 

Lutter contre la précarité pour mieux vivre

Florent Lacaille-Albigès, responsable de la JOC sur la zone Nord-Est du 93

Au sein de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), nous voyons essentiellement des difficultés et des préoccupations très « normales », rien de vraiment spécifiques aux jeunes catholiques : les jeunes parlent de leurs difficultés à trouver un travail ou un logement ; de leurs questions au sujet de leur orientation professionnelle ou de leur vie affective.
Des questions et des problèmes qui ont certainement évolué en 50 ans, notamment dans la façon d'y répondre, mais qui restent des préoccupations assez courantes pour des jeunes qui cherchent à prendre leur place dans un métier et dans la société.
La JOC n'a donc pas de programme d'actions. Elle invite simplement les jeunes à prendre en main leur vie et à agir sur leur quotidien.

Mouvement des jeunes de milieu ouvrier

Historiquement, la JOC a apporté beaucoup de choses : de nouveaux droits, de nouveaux dispositifs, parfois même des institutions qui sont ensuite devenues nationales (premiers foyers de jeunes travailleurs, premières agences pour l'emploi ¡K). La JOC a aussi permis de faire entendre une voix chrétienne ainsi que des voix de jeunes du milieu ouvrier dans la société.

Si la JOC se revendique aujourd'hui « mouvement des jeunes de milieu ouvrier », c'est aussi parce que nous ne souhaitons pas que la JOC ne rejoigne que des jeunes qui travaillent dans l'industrie. La JOC a réalisé depuis longtemps que de nombreux jeunes partagent des conditions de vie très similaires à celles des ouvriers. Dans les années 1960, la JOC (et particulièrement la branche féminine de la JOC puisque le mouvement n'était pas mixte à cette époque) a beaucoup agi en faveur des employées de maison : bonnes, nurses, cuisinières, femmes de chambre. Car celles-ci avaient de très mauvaises conditions de travail.

Aujourd'hui la JOC accueille beaucoup de jeunes en recherche d'emploi et beaucoup de jeunes en contrats précaires, dans des domaines variés comme la sécurité, l'animation ou la santé. Accueillir toujours plus de jeunes en recherche d'emploi et en situation de précarité, est d'ailleurs une des priorités du mouvement pour les prochaines années.

Pour nous, le mot « ouvrier » ne sert donc surtout pas à séparer les « vrais ouvriers » et les autres. Mais bien au contraire, à décrire simplement la réalité de nombreux jeunes qui, parfois, ont du mal à trouver un travail, qui ne sont pas forcément sûrs de pouvoir en vivre et qui ne se sentent pas écoutés par la société. En bref, tous les jeunes qui, d'une façon ou d'une autre, vivent toutes ces galères et ces difficultés pour construire leur vie.

Les jocistes sont des chrétiens de tous les jours : par leurs actions, par leur témoignage et par leurs engagements, ils portent une présence chrétienne active partout autour d'eux.

 

Des relations tissées avec les musulmans

Père Jean Courtaudière, délégué diocésain aux relations avec les musulmans

C’est dans la foulée du Concile Vatican II (1962-1965) que les diocèses se sont peu à peu dotés d’un Service des relations avec l’islam : le S.R.I. est né en France en 1973, en lien avec le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux de Rome.

Au Concile, en effet, dans la déclaration Nostra Aetate, de 1965, les pères affirmaient : « L’Eglise regarde avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu un (...) Si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. »

En 1998, à leur Conférence annuelle de Lourdes, sous la houlette de notre évêque Guy Deroubaix, les évêques de France affirmaient : « Nous engageons vivement les chrétiens à prendre en compte la présence musulmane à leurs côtés, à entrer dans une démarche évangélique de rencontre, et chaque fois que cela est possible, de dialogue avec ces frères et sœurs croyants de l’islam. »

C’est dans ce souci évangélique que le père Michel Serain a été appelé comme premier délégué diocésain pour ces relations avec l’islam et en a ouvert la voie. Je lui ai succédé en 1998, nommé par le père Olivier de Berranger. L’équipe que Michel avait constituée s’est poursuivie ; elle a beaucoup changé depuis bien sûr, mais nous essayons toujours de veiller en son sein à un équilibre entre laïcs, prêtres et religieux. Elle est absolument nécessaire pour donner les impulsions du Service, préparer et relire les évènements et les multiples rencontres.

La découverte d'autres croyants

A Montreuil, où j’avais vécu toute mon enfance et mon adolescence, il y avait un foyer de Maliens à côté de chez moi, et je me souviens que mon père m’avait entraîné très jeune, dès les années 60, à l’accompagner dans ses cours d’alphabétisation… Il ouvrait ainsi mon esprit et mon cœur.

A la place de l’armée, je suis allé faire la coopération en Algérie et j’y ai découvert des croyants autrement : des croyants musulmans qui vivaient une foi profonde. C’est auprès des Algériens que s’est creusé mon désir de mieux connaître leur foi et de vivre en amitié avec eux. Mes liens tissés là-bas n’ont jamais cessé depuis !

Revenu d’Algérie, séminariste, puis prêtre, j’ai tout de suite participé à un groupe de chrétiens qui réfléchissaient et priaient à partir de leurs liens avec des musulmans : les « groupes Maghreb ». En effet, à l’époque, on ne parlait pas de musulmans, on les appelait les maghrébins, les travailleurs immigrés. C’est l’évolution du monde musulman au plan international qui a donné à l’islam la place que nous lui connaissons aujourd’hui.
En 50 ans, la population a énormément changé dans notre département. Des vagues d’immigration se sont succédé … des immigrations européennes, et d’Afrique du Nord, puis d’Afrique Noire, rejointes aujourd’hui par des personnes venues d’Egypte, d’Inde, du Pakistan, du Bangladesh … c’est-à-dire énormément d’immigrés de tradition musulmane. Et aujourd’hui, la majorité des personnes de religion ou culture musulmane sont de nationalité française. L’Islam est devenue une religion française.

Du coup, dans notre département où un habitant sur trois est musulman (d’origine, de culture, de religion), on ne peut pas vivre sa foi chrétienne en ignorant cette dimension de notre vie collective. Tous nos Services Diocésains (catéchèse, Pôle Jeunes, Formation, Aumôneries …) sont amenés à tenir compte de cette présence.

La rencontre islamo-chrétienne

Depuis des années, des communautés chrétiennes diverses (paroisses, aumôneries de jeunes, d’hôpitaux, groupes de catéchistes, écoles catholiques, …) font appel à notre Service pour se former et mieux répondre aux questions que pose la rencontre islamo-chrétienne.

Dans bien des villes, mais pas encore assez, au-delà des rencontres inter-personnelles, des liens se tissent entre les communautés, chrétienne et musulmane. Leurs responsables font connaissance, apprennent à dépasser les idées toutes faites, et entraînent leurs communautés dans de belles rencontres fraternelles.

Ce qu’on appelle communément « la carte de vœux de l’Evêque » pour la fin du Ramadan existe maintenant depuis 23 ans ! C’est le père Guy Deroubaix qui avait signé la première en 1993 !

Mais nous nous heurtons désormais à des difficultés nouvelles : la situation internationale (Syrie, Irak, Palestine, etc.), les exactions de Daesh ou de Boko Haram, les récents attentats de 2015, la situation catastrophique des chrétiens au Moyen-Orient, tout cela met le trouble dans nos esprits. Nous avons du mal à comprendre ce qui se passe dans le monde et aussi chez nous. Les débats sur l’identité nationale, la question du voile islamique, de la radicalisation islamiste sont trop souvent manipulées politiquement et nous peinons à en avoir de justes analyses et à trouver les attitudes qui conviennent dans nos rapports avec nos concitoyens de confession musulmane.

C’est une des raisons qui ont conduit les évêques de France, à leur dernière assemblée, à voter le changement de nom du Service : on est passé du service national des relations avec l’islam (S.R.I) au service national des relations avec les musulmans (S.N.R.M) ; tant il est vrai que nous  ne sommes pas en relation avec une religion, mais avec des personnes. Et en conséquence, notre Service Diocésain est devenu S.D.R.M !

Depuis ces années, les liens se sont beaucoup approfondis avec les communautés musulmanes du département. Nous allons refaire en avril une rencontre des prêtres et des imams, où chacun, selon sa responsabilité, pourra dire comment il travaille aux relations avec les autres. De même, un forum régional réunira à nouveau en juin des responsables musulmans et chrétiens.  Au fur et à mesure de ces rencontres, la confiance naît et grandit, parce qu’il faut du temps pour passer de la rencontre au dialogue, de la simple connaissance à l’amitié  !

Des défis à relever

La situation est beaucoup plus compliquée aujourd’hui qu’il y a quinze ans. D’avantage de chrétiens se méfient des musulmans, voire en ont peur. Les responsables musulmans en ont parfaitement conscience ; ils tentent l’ouverture, d’où leur opération « portes ouvertes des mosquées » en janvier dernier.

Des défis sont à relever pour notre Eglise du 93. Pour ma part, je pourrais en nommer trois parmi d’autres.

  • Le défi des jeunes chrétiens : ils sont en première ligne dans la rencontre avec les musulmans, par l’école, les quartiers, le sport…  Et la plupart du temps, ils sont copains !  Mais il arrive que la diversité religieuse pose problème : des jeunes chrétiens peuvent être déstabilisés (il arrive que quelques uns se convertissent à l’islam alors que leurs parents n’ont rien vu venir !). Il s’agit donc pour les formateurs, dès le catéchisme puis dans les diverses aumôneries, de permettre à ces jeunes de se forger des racines chrétiennes solides, et de les aider dans leurs relations avec les jeunes musulmans qui les interpellent.
  • Le défi de la formation des catholiques du diocèse : la majorité connaît mal cette religion qu’est l’islam, tant elle est complexe et à multiples facettes. Nos médias n’en donnent quasiment que des aperçus tronqués, des simplifications outrancières…  C’est pourquoi notre SDRM se met toujours au service des communautés qui font appel à nous pour un temps d’approfondissement. Dès la rentrée scolaire 2016, nous allons mettre sur pied un petit cycle de formation sur l’islam et sur le dialogue islamo-chrétien.
  • Le défi de la foi !  Il y a bien sûr l’enjeu du vivre-ensemble dans notre département : ce n’est jamais gagné quand on vit avec un tel mélange de cultures, de mœurs, de religions différentes ; et nous avons tous à le cultiver avec patience.

Mais, au-delà de cet enjeu, il en va de notre foi au Christ : Dieu s’est fait homme en Jésus Christ pour tous les hommes. Le dialogue islamo-chrétien s’enracine bien dans notre foi : il n’est pas facultatif, ou réservé aux spécialistes. Dans notre département, nous sommes tous envoyés en mission pour vivre ce dialogue ! C’est notre foi au Christ qui nous appelle donc à y travailler, coûte que coûte ! A la rencontre d’Assise, en 1986, où il avait invité les responsables de toutes les grandes religions du monde, le pape Jean Paul II avait expliqué son geste aux cardinaux qui rechignaient en reprenant la définition conciliaire de l’Eglise : « l’Eglise est le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité du genre humain ». Il avait insisté sur cette « unité du genre humain » :  quelle belle mission !!!

 

Combattre la pauvreté et l'injustice

Xavier Vandromme, délégué du Secours catholique 93

Adolescent, je voulais gérer et animer un lieu de vie pour personne en difficultés. Une sorte d’appel soutenu et partagé avec des membres de la communauté bénédictine de l’abbaye de Fleury (45).

Agir sur l’amélioration des conditions de vie des personnes les plus pauvres deviendra, dès 1980, un projet professionnel. J’ai mené une recherche-Action en Sciences Sociales et conduit une étude sur la vieillesse des travailleurs migrants en France qui a démontré que ces hommes, une fois à la retraite, ne rentrent plus dans leur pays d’origine. Ce qui a participé à modifier peu a peu la représentation du vieillissement des travailleurs migrants hébergés en foyer et particulièrement, des employeurs (1).

En 1990, concernant la situation des personnes à la rue dans notre pays, j’ai participé à la mise en œuvre d’une suite de réponses coordonnées permettant de baliser un parcours d’insertion de la rue au logement, respectant l’hétérogénéité des situations des personnes concernées, qu’il s’agisse d’hommes, de femmes, isolés ou en famille.

Ce parcours a été conceptualisé au travers la loi de du 1er Juillet 1998, dite loi de lutte contre les exclusions. Cette expérimentation a été reprise dans toute l’Europe et je l’ai partagée et soutenue en tant qu’administrateur de l’association Emmaüs Europe.

Observer des situations,  analyser des faits et se questionner puis élaborer des hypothèses et ajuster des réponses c’est partager et accompagner l’Autre vers l’espérance d’une transformation sociale individuelle et collective pour mieux vivre ensemble.

J’ai participé ainsi à la création d’une soixantaine d’établissements sociaux ou médico-sociaux en Ile-de-France, tels que des pensions de familles, des lieux d’accueil de jour, des centres d’hébergement et d’insertion sociale, des hôtels sociaux. Il s’agissait de faire vivre la justice et de lutter contre la pauvreté pour que chacun puisse prendre sa place avec dignité dans le respect de ses droits.

La force du témoignage

J’ai été et je suis toujours submergé par la force du témoignage de tous ceux qui ne laissaient jamais tomber leur engagement pour combattre la pauvreté et l’injustice. Avec le recul,  j’ai l’impression que Dieu est un formidable compagnon de route bienveillant. Ensemble,  quels que soient les aléas de la vie, nous sommes sur le même chemin  d’ombre, de lumière et parfois d’obscurité. Mais, l’humour et la convivialité  nous enrichissent.

Ma seule contrariété est de devoir convaincre inlassablement des organisations ou personnes qui remettent en cause des avancées sociales ou humanitaires respectueuses des droits de l’Homme.  J’ai appris que faire vivre la justice et le progrès humain  c’est avant tout un combat dans lequel  je suis le libre acteur,  auteur et réalisateur de mon devenir.
Un combat qui nécessite quotidiennement de la prière, de la stratégie  pour des guerres  perdues  et des batailles gagnées.

Changer de regard

Le Secours Catholique-Caritas France est un formidable réseau de 67 000 bénévoles accompagnant 1 450 000 personnes en situation de pauvreté au travers 2 389 lieux d’accueil.

Ce réseau se donne les moyens de changer le regard des Français sur la situation des personnes en situation de pauvreté. Il  accompagne les changements pour faire aboutir  la justice,  par exemple en 1988,  en soutenant la loi  sur le RMI et en Juillet 1998, en soutenant la loi de lutte contre les exclusion et en 2007, en soutenant  l’association des enfants de Don Quichotte  à l’origine de la loi sur le Droit aux Logement Opposable voté à l’Unanimité au Parlement.

Participer au changement social avec les personnes vivant des situations de pauvreté est le cœur de l’action qui unit les acteurs du Secours Catholique, association de bénévoles qui propose  un projet associatif généraliste international et ambitieux grâce auquel, chacun est acteur de la fraternité.

En réponse aux appels au secours

C’est dans le contexte de l’après-guerre en 1947, dans une France meurtrie d’où montaient d’innombrables appel au secours, que l’aumônier des déportés et prisonniers de guerre, Jean Rodhain, fonde à la demande de la Conférence des évêques de France, la section française de Caritas dénommée Secours Catholique.
Monseigneur Rodhain avait créé un fort réseau de soutien aux prisonniers avec les familles concernées. Ce réseau  se réoriente alors vers le soutien aux indigents et développe une pédagogie de l’action par la  création d’équipes locales et de centres d’hébergement. A cette époque, le département de la Seine-Saint-Denis n’existait pas encore, nous dépendions de la Délégation de Versailles.
En 1954, le Secours Catholique achète un terrain, rue de l’Aqueduc à Montreuil afin de répondre à la demande croissante d’hébergements de nouveaux travailleurs migrants, c’est alors la création de la cité Myriam.  En 1972, la Délégation diocésaine est créée dans les locaux de la Légion d’Honneur à Saint-Denis avec une cinquantaine de bénévoles.
Les premières actions furent l’organisation de départs en vacances (environ 200 enfants par an) et la création d’un livre blanc pour l’accès de tous au logement.

Le Secours Catholique en Seine-Saint-Denis a répondu à de nombreux appels en provenance de personnes mais aussi de municipalités, d’autorités préfectorales ou de mouvements d’Eglise tels que l’Action catholique ouvrière. Les permanences reçoivent indifféremment toute personne en demande de soutien, de manière immédiate, anonyme et gratuite.

Le Secours Catholique, face aux besoins de plus en plus nombreux et aux situations de plus en plus complexes, accompagne les demandeurs et éveille les consciences des citoyens. Ancré dans les réalités sociales de son temps, le Secours Catholique accompagne fraternellement les plus pauvres au travers son réseau de bénévoles.           

Des centaines de bénévoles engagés dans le 93

Aujourd’hui, dans les 22 communes sur 40 du département de Seine-Saint-Denis, ce sont 650 bénévoles engagés, 9 000 donateurs et plus de 16 000 situations de pauvreté rencontrées chaque année. Le Secours Catholique en Seine-Saint-Denis est la plus importante association de solidarité du département. Elle fait vivre concrètement le commandement « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jean 13,34).

Nous ne constatons pas de baisse de l’engagement des croyants dans les actions de solidarité. Les jeunes salariés, les chômeurs, les personnes en précarité sont autant présents que les retraités. De plus, l’ensemble des acteurs de la société civile sont mieux  informés que leurs aînés sur le statut de bénévoles.

Seules, la disponibilité et la gestion du temps du bénévolat changent. Un bénévolat ponctuel correspond mieux à certains par exemple pour dispenser des cours de français aux étrangers, assurer la convivialité dans un lieu d’accueil de jour.

La mobilisation de près de 300 bénévoles pour effectuer l’accueil, dans des locaux paroissiaux, des familles issues du 115, témoigne d’une solidarité immédiate au sein des quartiers et donne sens à toute une communauté paroissiale.                                                   

 

Une belle continuité

Père Roland Lacharpagne, archiviste diocésain

J’ai été ordonné prêtre en 1959 et envoyé comme vicaire à Drancy, qui à l’époque dépendait du diocèse de Paris. Drancy appartenait à ce qu’on appelait l’archidiaconé de Saint Denis, dont Mgr Le Cordier était l’archidiacre.

Mgr Jacques Le Cordier avait été nommé évêque auxiliaire de Paris résident à Saint-Denis en 1956, dix ans avant la création du diocèse ; il était âgé de 52 ans. Lors du lancement du concile Vatican II en 1962, il en avait 58. Il était donc parmi les jeunes évêques. Et il l’a vécu de manière très intense. Particulièrement lors de la dernière session puisqu’il se vit promu sous secrétaire, ce qui l’amenait à se retrouver régulièrement autour de Paul VI pour les rencontres du secrétariat du concile. Ses cahiers journaliers en témoignent. Des gens qui avaient bien connu le père Le Cordier avant le concile nous dirent : « Le père Le Cordier, il a été formaté par le Concile ! ». En 1966 eut lieu la réforme des diocèses d’Ile-de-France et donc la création du nouveau diocèse de Saint-Denis avec Jacques Le Cordier comme premier évêque. Il a donc cherché à témoigner des intuitions conciliaires et il les a traduites pour les prêtres dans ses orientations diocésaines de 1972.

Une attention particulière au monde ouvrier

En 1972, il n’y avait pas de chômage... Les ouvriers travaillaient dans les usines qui étaient nombreuses en Seine-Saint-Denis, et il y avait aussi des employés, et tous ceux qui avaient des tâches subalternes et qui représentaient une très forte proportion de la population (75% de travailleurs dont 50% d’ouvriers).

Nous étions quatre ans après Mai 68, et il régnait dans la société une grande effervescence morale et sociale. Tout et n’importe quoi se remettait facilement en question.

Les orientations diocésaines de Mgr Le Cordier, étaient destinées aux prêtres. Elles étaient marquées par une « attention particulière au monde ouvrier », aux engagements de toutes sortes que peuvent prendre les femmes et les hommes pour la justice, dans les partis politiques, syndicats,  amicales de locataires, associations de parents d’élèves, partout où ceux qui n’ont guère la parole peuvent collectivement la prendre. Mgr Le Cordier  reconnaissait, qu’il y avait dans le monde ouvrier une « culture » digne d’intérêt. Les orientations  invitaient  les prêtres, même s’ils étaient d’origine bourgeoise ou rurale à entrer en communion avec les mondes dans lesquels ils vivaient et dont ils n’étaient pas nécessairement originaires. C’était le cas du père Le Cordier lui-même qui était issu d’une famille de la grande bourgeoisie parisienne. Or, il a été extrêmement à l’écoute des gens modestes. Ses orientations n’étaient pas d’ordre sociologique mais étaient inspirées par l’Évangile.

Un souci de cohérence

Mgr Le Cordier avait un grand souci de cohérence. Il ne s’agissait pas seulement d’être à l’écoute du monde, mais il fallait aussi que dans le travail pastoral, liturgie, prédication ou catéchèse, cette attention ait des conséquences, qu’elle colore la manière de faire et donne un sens à ce que qui était réalisé. Mgr Le Cordier aimait les personnes et les prêtres engagés dans les différents milieux. Il les rencontrait souvent dans les assemblées de mouvements, et il souhaitait que les intuitions de l’Action catholique transforment en profondeur la manière de vivre la pastorale.
 Le marxisme avait alors une très grosse influence dans la société. La plupart des municipalités étaient dirigées par le parti communiste. Cela marquait nécessairement les prêtres qui rencontraient souvent des militants communistes. Ils étaient invités à vivre une vie fraternelle, à porter un regard bienveillant sur les gens, à témoigner de Jésus-Christ par leur attention à chacun, etc. C’était des orientations bien typées. Elles étaient ouvertes, et ne fermaient aucune porte. Elles étaient dans d’autres perspectives que celles de la lutte des classes. Mais il n’empêche, que celle-ci exerçait à cette époque-là, une sorte de fascination sur beaucoup d’acteurs sociaux y compris chrétiens.

La mise en œuvre des orientations n’alla pas de soi. Il y avait des prêtres qui suivaient  les orientations diocésaines de leur mieux, d’autres qui s’en sentaient éloignés, d’autres encore qui trouvaient que les évolutions n’allaient pas assez vite !  Parfois certains accusaient les autres. Si bien qu’il y a eu des périodes difficiles. Les rencontres de doyennés n’étaient pas toujours sereines. Il a fallu beaucoup de patience. Mais toutes ces recherches ont permis des avancées. Nous avons eu la chance, malgré les oppositions qui ont pu exister, d’avoir un presbyterium assez fraternel. Quand l’évêque réunissait les prêtres, tout le monde était là : le prêtre ouvrier comme celui qui était allergique à l’engagement ou à l’Action catholique…

J’ai été l’un des premiers prêtres nommés dans une paroisse versaillaise. Le diocèse a été créé en 1966 et en 1967, Mgr le Cordier m’envoya à Aulnay-sous-Bois. J’y étais le seul parisien au milieu de prêtres qui venaient de Versailles. J’ai mesuré alors les différences de mentalités et de formation qui avaient marqué ces prêtres. Et j’ai compris le souci de l’Evêque d’unifier son presbyterium.

Je les fais miennes

Quand Mgr Guy Deroubaix a pris la suite de Mgr Le Cordier, il déclara : « J’ai lu les orientations diocésaines du père Le Cordier, je les fais miennes ! » Nous étions soulagés, parce que l’arrivée d’un nouvel évêque pouvait tout bouleverser.  Mais nous vîmes qu’il s’en inspira largement. Les conséquences des orientations de 1972 (la priorité donnée à une Action catholique spécialisée) ont été notables. Par exemple, pourquoi est-ce que le père Deroubaix a nommé comme responsables du service des vocations, en même temps,  le père Jean-Pierre Coco et le père Dominique Lebrun? Parce que l’un était de la Mission ouvrière (MO) et l’autre était des Milieux indépendants (MI). Pourquoi a-t-il nommé deux prêtres pour lancer le diaconat ? - Pour la même raison. Tout se passait comme cela. L’Action catholique des enfants, sur le plan national s’était elle aussi scindée en deux ACE-MO et ACE-MI.  L’action catholique spécialisée avait, en quelque sorte, amené notre Eglise à regarder le monde avec ses lunettes en distinguant hommes, femmes et enfants en deux catégories, MO et MI.

Une Église changée en profondeur

Les années passaient… Le monde changeait, le chômage commençait à s’installer, les usines fermaient… Du fait d’un certain nombre de transformations sociologiques, mais aussi ecclésiales, il devint nécessaire de réécrire les Orientations de 1972.  Les nouvelles orientations étaient destinées à l’ensemble des membres de l’Église en Seine-Saint-Denis et non plus seulement aux prêtres. En effet, la formation des laïcs, les ordinations des premiers diacres avaient changé en profondeur la physionomie de cette Église locale. Les orientations ont donc été distribuées à tout le peuple rassemblé le 9 octobre 1993 à la fête de Saint-Denis. Il n’y eut pas de modification quant au fond des orientations de Mgr Le Cordier, mais la rédaction plus spirituelle, et sa présentation en un fascicule sur papier glacé, avec une mise en page soignée en fait un document diocésain de référence. Les textes qui sont imprimés sur les pages de gauche sont des citations recueillies lors de l’enquête diocésaine. Elle avait été faite sur les besoins pastoraux et le résultat fit l’objet d’une synthèse remise à l’évêque. Celui-ci après ses vacances proposa ce texte qui est très beau. L’essentiel de l’action pastorale de Mgr Guy Deroubaix avait été la formation des laïcs et l’interpellation d’hommes en vue du diaconat. Or il n’en était pas question dans les orientations de Mgr Le Cordier. Arriver à comprendre que les laïcs pouvaient aussi avoir une mission à l’intérieur de l’Église, représentait un véritable retournement ! Mgr Guy Deroubaix  a proposé plusieurs sessions aux prêtres sur ce sujet-là, pour suggérer ce changement de perspective. C’est alors que la « Formation des Laïcs » (FDL) a été mise en place. Elle se poursuit aujourd’hui avec le nom de FORME (FORmation pour une Mission en Église).

La formation des laïcs

A la mort de Mgr Deroubaix il y avait environ un millier de laïcs qui étaient passés en formation. Passer en formation, c’était découvrir le diocèse. C’était une ouverture pour tous ces chrétiens jusque là cantonnés dans leurs paroisses. L’Église pour eux était souvent réduite à leur clocher. La formation des laïcs a ouvert des gens en leur faisant découvrir le diocèse, mais aussi qu’il existait une manière de penser chrétienne, nourrie de la Parole de Dieu, et de Théologie. La FDL les y avait initiés. Jusque-là en dehors des anciens élèves des séminaires et des religieuses, personne n’avait de véritable formation chrétienne. Cela a suscité des vocations de chrétiens engagés.

Paris avait son « école cathédrale ». Guy Deroubaix voulait que la formation des laïcs en Seine Saint Denis ne soit pas comme l’école cathédrale parisienne qui était de type universitaire. Il disait : « Je ne veux pas que les gens viennent découvrir les lettres de saint Paul pour meubler leur intellect. Je veux que les gens qui sont en responsabilité l’approfondissent. Et donc, nous n’appellerons à la formation des laïcs que des gens en responsabilité, déjà débordés. Et donc on fera quelque chose de plus léger, mais qui les enracinera dans leur responsabilité. » Telle était l’intuition de Mgr Guy Deroubaix sur la formation. La santé du Père Deroubaix s’altéra et il décéda le 8 Janvier 1996 à peine trois ans après la publication de ses orientations. Le poème sur l’Eglise qui les conclut reste pour les anciens du diocèse une très belle référence.

Lancement d’un synode

Ainsi, quand Mgr Olivier de Berranger a lancé le synode achevé en 2000, il disposait d’un terreau de laïcs qui savaient ce qu’était un diocèse et sur lesquels s’appuyer. Ce synode a permis de décloisonner le peuple chrétien du 93. Mgr Olivier de Berranger voulait que toutes les tendances toutes les sensibilités puissent s’exprimer. Après l’expérience de 17 ans en Corée, il fut certainement très sensible à la présence de très nombreux immigrés d’origines et de cultures très diverses qui n’avaient guère voix au chapitre dans les paroisses. Le synode devait permettre de donner la parole à toutes ces personnes. Il y eut donc un grand brassage avec des commissions de toutes sortes.

Je crois qu’on doit beaucoup à Olivier de Berranger parce qu’il avait une vision, c’était un théologien, très engagé, un homme très présent aux autres cultures. Il a relancé les pèlerinages pour rejoindre le monde populaire : à Lourdes,  Notre-Dame des Anges et à Notre-Dame des Vertus. Une manière toute simple, sans le dire, de donner la parole aux gens simples. Et, comme il était très fraternel, Mgr Olivier de Berranger faisait le pèlerinage avec eux.

On a donc eu les orientations du synode, L’Évangile dans la ville et peu après, Chemin d’avenir pour donner des objectifs plus précis : Renforcer l’effort de proximité et créer dans chaque commune des équipes pastorales

Nos évêques successifs n’ont rien décidé d’en haut. Nous n’avons pas eu d’évêque qui savait tout en arrivant. Par ailleurs, on observe une belle continuité dans leur succession. Cela a été une chance pour l’Église en Seine-Saint-Denis, d’avoir eu, malgré un renouvellement complet du peuple, des orientations diocésaines tirant dans le même sens. Les époques n’étaient pas les mêmes, donc sur la forme, ce ne fut pas du tout pareil. Il y a eu des choses qui changèrent parce que le monde avait changé, mais il n’y eut pas de rupture.

 

Parcours d'un prêtre ouvrier

Père Bernard Leloup, Saint-Denis

Je suis né en 1927 dans une famille chrétienne. J‘ai reçu de mes parents une foi vivante. Le dimanche on assistait en famille à la messe.
Jusqu’à la guerre en 1940, je n’avais aucun projet définitif pour mon avenir. A cette époque, il y avait différents mouvements dans l’Eglise pour les jeunes : Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), Jeunesse agricole chrétienne (JAC). J'étais intéressé par la JEC et aussi par les équipes de secours de la Croix-Rouge. Ce qui m’a amené à secourir des gens dans les quartiers bombardés d’Arras. A cette époque il y avait un souffle de l’Esprit qui faisait prendre conscience à l’Église de France de l’état de déchristianisation dans certaines régions. Un livre paraissait  à ce sujet France, pays de mission. En 1941, le cardinal Suhard crée la Mission de France à Lisieux en vue d’envoyer des prêtres dans les milieux déchristianisés et manquant de prêtres.
Je me souviens d'une phrase très connue du cardinal Suhard : « Il y a un mur qui sépare l’Église du monde ouvrier qu’il faut abattre. » En 1944, il crée la Mission de Paris : envoi de prêtres au travail. Il y a eu aussi le retour des prêtres prisonniers ou qui sont allés au service du travail obligatoire et qui ne vivaient plus de la même manière leur sacerdoce. Tous ces évènements m'on marqué profondément et m'ont fait réfléchir jusqu’à l’armée en 1947.

Durant mes études, j’ai lu les essais du personnalisme d’Emmanuel Mounier. Il magnifiait la grandeur et le respect de la personne humaine : sortir de soi, comprendre l’autre, la valeur libératrice du pardon et de la confiance. Cette lecture sera la base, et la vie en moi du respect de toute nature humaine.

Après le régiment, j'ai décidé d’entrer au séminaire d’Arras. Je n’y suis resté que deux ans pour entrer au séminaire de la Mission de France. L‘idée d’être prêtre ouvrier avait mûri entre temps. Mais les sanctions de Rome sur le travail des prêtres, l’arrêt du séminaire à Lisieux a fait que je me suis reposé la question. Ma foi était en un Dieu Père et Amour liée à mon désir de travailler au respect de tout homme et surtout des plus déshérités. Au milieu des "oukases" de l’Eglise, j’ai accepté d’être ordonné prêtre à la Mission de France (1954). J'ai fait de la distribution de tracts dans un quartier. J'ai été employé municipal en attendant 1965 où Rome a décidé la reprise du travail pour les prêtres. Je me suis fait embaucher aux Postes, télégraphes et téléphones (PTT).

Quelle est donc ma manière de vivre ?

C’est d’abord de vivre d’un salaire, d’un logement à payer, d’assurer les multiples tâches qui en découlent. C’est entrer dans le monde du travail ; dépendre d’un chef de travail, des horaires de travail. Tout cela fait regarder le monde d’une autre manière. C’est devenir dépendant, ce qui oblige à avoir un regard collectif et non individuel.

Avoir un regard collectif demande de s’engager dans un syndicat pour défendre les droits de ceux qui sont écrasés par des puissances économiques (à la CGT, syndicat le plus éloigné de l’Eglise). Il m’est arrivé aussi de défendre des camarades devant l’administration. Par la suite j'ai été engagé au Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) pour aider les travailleurs sans papier. Mes engagements étaient d’ouvrir les yeux et d’écouter tous ceux qui restent sur le côté de la vie.     

Pendant la retraite, après mon départ de Villetaneuse, j’ai cherché à vivre dans un quartier difficile, à Pierrefitte, pour essayer d’être un témoin au milieu de ceux qui n’ont plus de repaires. J’y suis depuis presque 20 ans. Un témoignage peut avoir de la valeur s’il y a une durée. Je rends grâce à ce jour à tous ceux que j’ai rencontrés et au Seigneur d’avoir pu vivre un choix de vie.  
   

Propos recueillis par Anne-Marie Tossou

Repères


Orientations diocésaines de 1972 à aujourd’hui

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