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Association diocésaine de Saint-Denis-en-France
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L'engagement est un lieu source pour la foi

Entretien avec Etienne Grieu, de la communauté jésuite de Saint-Denis, professeur en théologie dogmatique et pastorale au Centre Sèvres à Paris (La Croix, 10 mai 2014).

Entretien

Les chrétiens affirment rarement que leur engagement est au cœur de leur vie de foi. Pourquoi ?

Etienne Grieu : L'idée est profondément enracinée que l'engagement est une conséquence de la foi. Selon un schéma du type : a) j'ai la foi, b) ça me donne des valeurs (respect, solidarité…), c) je m'engage. C'est louable, et cela souligne la dimension éthique de la foi, qui ne doit jamais être oubliée. Mais si l'engagement est vécu uniquement sur ce registre, comme une application de l'Evangile, il risque de devenir un fardeau, alors que s'engager dans la vie de son quartier, de sa commune, de son entreprise, dans une association, passer du temps au chevet de personnes malades, peut aussi être vécu comme une expérience spirituelle, un rendez-vous avec quelqu'un, le Christ, qui sait trouver des passages là où l'humanité se complique, s'enferme, se divise, sépare, souffre.

Comment l'engagement permet-il de faire l'expérience de Dieu ?

E.G. : Dès lors qu'il y a ouverture à l'autre, vraie rencontre, durée dans l'engagement, on s'y expose, on découvre ses limites, on se prend quelques gamelles, mais on fait aussi l'expérience – notamment lorsqu'on côtoie des personnes en difficulté – d'être ramené à la vraie vie qui n'est pas de l'ordre de la réussite, mais de la joie d'être présent les uns aux autres et de s'accueillir tel que l'on est. Expérience du Dieu créateur et rédempteur qui donne la vie et la redonne, inlassablement. C'est ainsi que l'engagement est un lieu source pour la foi.

Quels sont les fondements théologiques de l'engagement ?

E.G. : C'est en fait l'itinéraire du Christ, venu nouer un lien entre l'humanité et Dieu. Il se présente, lui, comme un envoyé qui vient de la part d'un autre. Il ne capitalise rien pour lui mais donne ce qu'il a, ce qu'il est, se risque aux autres, tout entier. Cette dynamique qui a soulevé la vie du Christ dessine des traits spécifiques très précieux. Le vrai ressort de l'engagement, c'est un « parce que c'est toi », c'est-à-dire un engagement sans condition préalable. L'autre est d'emblée situé à égalité, appelé à sa propre parole. Toute cette dynamique, c'est la diaconie. Dans l'engagement politique, les choses sont un peu plus compliquées car ce type d'engagement passe beaucoup par le combat, les rivalités, la nécessité de se défendre et d'élaborer des stratégies. Il est moins naturel d'y voir une dimension de service. Mais ce n'est pas parce que les médiations sont plus pesantes et les tensions plus violentes qu'il faut se dérober. Les chrétiens sont invités à s'y risquer, à y entrer véritablement, mais en le vivant de manière spécifique, en gardant à l'esprit que la politique est un moyen qu'on se donne pour pouvoir vivre ensemble, œuvrer au bien commun. La conquête du pouvoir ne peut jamais être une fin en soi. Diaconia a par ailleurs rappelé l'étonnante fécondité d'engagements qui s'enracinent dans une alliance avec les plus fragiles. Alors, le combat politique n'est pas vécu comme une lutte à mort mais comme une diaconie.

L'engagement n'est-il pas aussi le lieu d'un combat spirituel ?

E.G. : Dans l'engagement, on est toujours tenté de ramener à soi, de mesurer ce que l'on fait, de capitaliser les réussites, de se rassurer à ses propres yeux. Heureusement, les événements – les échecs, les conflits, les pesanteurs, les blocages, les choses ou les gens qu'on ne sait pas par quel bout prendre… – nous rappellent à la réalité. Mais c'est toujours à reprendre. Pour entrer vraiment dans ce combat spirituel, il est nécessaire, je crois, de s'arrêter de temps en temps pour relire ce qu'on vit, discerner ce qui est du côté de la joie ou au contraire du trouble, de la fatigue, de l'énervement, des blocages. La vraie joie, paisible, pas triomphante, est une boussole très précieuse pour s'orienter dans le combat spirituel. Car elle indique les moments où l'on est accordé à Dieu.

Qu'est-ce qui peut aider les chrétiens engagés dans la vie publique à vivre leurs combats grands ou petits comme un rendez-vous avec le Christ ?

E.G. : Cela dépend d'eux – c'est le rôle de la relecture – mais aussi de la communauté chrétienne. Celle-ci en a rarement conscience et considère souvent que le tricotage patient de la vie publique avec la quête de Dieu est l'affaire des seuls chrétiens engagés dans la cité. La communauté doit aider celui qui s'engage à prendre conscience que son combat n'est pas seulement le sien, que l'Eglise y est engagée aussi, si lui le vit comme croyant. Lors de la messe de démarrage d'année, on appelle tous ceux qui ont des responsabilités en matière de liturgie, de catéchèse…, mais rarement ceux qui ont des engagements (et encore moins quand ce ne sont pas des engagements d'Eglise). Ce serait pourtant une manière de signifier que la communauté est présente, avec eux, dans ces lieux où leur vie est touchée par le Christ, et qu'elle est intéressée pour partager ce qu'ils vivent, d'une manière ou d'une autre, en écoutant ce qu'ils découvrent, voire – cerise sur le gâteau – en rencontrant ceux avec qui ils font route. Lorsqu'une communauté ou une paroisse s'engage sur ce chemin, ceux qui, en son sein, ont des engagements sociaux ne sont plus des spécialistes sur qui on se défausse mais deviennent des médiateurs qui font entendre à la société civile que les communautés chrétiennes s'intéressent à la vie de la cité, et qui dans l'Église font entendre les appels, les souffrances, les espoirs, les dynamiques positives qui traversent la société. Cela pourrait ouvrir des pistes pour associer de manière ponctuelle ceux qui sont trop surbookés pour s'engager dans la durée.

Martine de Sauto