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Liturgie chrétienne pour une communauté

Cet article rédigé par Gérard Marle, prêtre à La Courneuve, a été publié dans "Chantiers", la revue des Fils de la Charité.

Liturgie chrétienne pour une communauté

Les évolutions de nos pratiques liturgiques ont été possibles grâce ou courage de pasteurs et de théologiens qui ont osé innover bien en amont du Concile Vatican Il. Comprendre, aimer le message du Christ, célébrer avec Joie en communautés missionnaires : toute une histoire !

Un théologien de renom, Christoph Theobald, note que l'Eglise de France a organisé deux grands rassemblements à Lourdes, l'un sur l'annonce de la Parole, notamment en catéchèse en 2007 (Ecclésia), l'autre sur la présence de l'Église au milieu des plus pauvres en 2013 (Diaconia). Quant au troisième pilier de la vie de l'Église, il écrit : « Sans doute la liturgie est-elle un domaine trop délicat et trop controversé pour qu'une assemblée de même nature lui soit consacrée » (Urgences pastorales, 2017, page 190).

Ne croyons pas trop vite qu'il en soit différemment dans nos paroisses. Chacun a carte blanche pour faire comme il l'entend, au risque de critiques le plus souvent souterraines. On trouve ainsi les tenants du rite romain à la virgule près à côté d'autres plus souples et d'autres enfin un peu trop créatifs, selon l'histoire personnelle, spirituelle de chacun et la conception que chacun a de la place de l'assemblée et du prêtre. Celui qui célèbre sent-il l'odeur du troupeau, pour reprendre une expression du pape François ? L'assemblée réunie pour l'eucharistie a-t­elle le désir de devenir une communauté missionnaire ? Oublions-nous que dans le mot liturgie il y a le mot grec « laos », qui signifie « peuple en marche » -142 fois dans le Nouveau Testament tout de même, selon Odon Vallet, dans son petit lexique des mots essentiels, page 130 - ? Ce qui signifie qu'on ne peut célébrer « chimiquement pur », « chacun dans sa bulle », qu'on ne peut célébrer de la même manière avec le mouvement chrétien des retraités, en catéchuménat ou avec un groupe d'ados.

Il y a des éléments, un esprit, une structure de liturgie qui fait que cet acte est une liturgie chrétienne. Nous sommes de grandes personnes, en capacité de préparer et de vivre une liturgie heureuse en gardant l'essentiel, parce que nous gardons l'essentiel.

En mémoire de Lui

« Faites cela en mémoire de moi » a demandé Jésus à ses disciples avant de mourir. Repas d'adieu comme le suggère saint Jean ou repas de la Pâque juive comme le donne à penser l'évangéliste Luc, peu importe, il est même heureux que ce repas eucharistique ait de multiples significations, qu'il soit un mot orchestre, une symphonie à lui tout seul. C'est à l'histoire de Jésus qu'il renvoie et non pas au Dicastère romain chargé de la liturgie (dite « Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements »), et encore moins au célébrant. Les gestes posés en liturgie ont saveur d'Évangile pour tous et chacun. Si au cours du temps de la Parole il y a place pour nos bonheurs et nos propres préoccupations, voire nos cris de colère et de désespoir comme autant de cris qui clament une volonté de vivre dignement, les textes lus et les psaumes que les catéchumènes m'ont fait redécouvrir en appellent à Dieu, au Dieu de Jésus. Lorsque nous nous rassemblons dans l'église pour célébrer, c'est au nom du Père, et du Fils et du saint Esprit. Le bâtiment-église lui-même parle de Dieu, d’où le soin qu’on lui doit. Lors d'un enterrement qui fait venir des personnes de toutes sensibilités, et certaines pas religieuses du tout, c'est la trace de Dieu dans l’existence et le cœur du défunt ou de la défunte qui est exprimée même maladroitement, alors que sa vie a pu être chaotique ; trace de Dieu qui est attendue y compris par ceux et celles qui ne partagent pas la foi chrétienne.

Tout dans le bâtiment-église doit nous renvoyer à l'histoire et à la personne du Christ. Elle doit être propre, entretenue comme tout lieu d’accueil, ce qui est beau est mis en valeur. Dans la petite église de saint Lucien, 250 places environ, nous avons hérité de six statues bois et pierre et d'une terre cuite du même auteur, Albert Dubos décédé il y a quelques dizaines d'années ; nous avons, dans notre budget, choisi de les mettre en valeur par un éclairage adéquat et coûteux. Nous avons même reçu quelques œuvres d'artistes locaux, parce qu’elles y avaient trouvé leur place. Évidemment, la sonorisation doit être la meilleure possible. Pour que la Parole soit entendue, pour que les chants soient prière. Nous ne saurons trop remercier celles qui assurent la propreté de l'église et la décoration florale.

La liturgie fait un peuple

Dans la tradition musulmane, expliquait l'iman Tareq Oubrou, la foi est d'abord personnelle, elle place l'individu devant son Dieu, libre, sans la pression d'aucun groupe ou communauté, dans une certaine solitude. Si nous avons en commun ce choix de croire, nous croyons aussi que Jésus le Fils nous permet d'entrer dans l'intimité de Dieu, de demeurer en Lui. « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi (Apocalypse 3, 20). Une autre différence, celle de vouloir construire une réelle communauté parce que nous serons libres ensemble. Lorsqu'on entend que le Fils de l'homme « est venu pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Matthieu 20, 28), on comprend que la rançon servait à sortir de l'esclavage tel ou tel proche, et ici, il s'agit de la multitude des hommes, appelés à devenir libres ensemble pour être fraternels.

Le concile Vatican 2 a mis à l'honneur la dimension de « peuple de Dieu ». Dans les paroisses de La Courneuve, comme ailleurs sans aucun doute, nous avons l'ambition de faire émerger une communauté. Christoph Theobald la perçoit ainsi : « il y a communauté quand, grâce à l'écoute de l'Évangile de Dieu et de son incorporation sacramentelle, s'est constitué un "sujet collectif" qui se comprend comme étant "sujet missionnaire" au sein de son environnement immédiat » (p. 324). Nous l'avons compris, il parle d'une communauté missionnaire, consciente d'être le petit troupeau dans un vaste monde qui n'a plus les clés pour comprendre ses liturgies et autres célébrations. Nous le savons puisque nous participons aussi de cette nouvelle culture.

L’équipe liturgique, comme l'équipe d'animation paroissiale prend le temps de soigner quelques temps forts, comme « la messe de rentrée » lors de laquelle les différents groupes reçoivent leur lettre de mission pour l'année. Autres temps forts, évidemment les temps de préparation de Noël, de Pâques, et nouveau, les quarante jours du temps pascal. Restons au temps du Carême. Les propositions sont multiples. Il y a les célébrations du dimanche, il y a aussi les chemins de croix conduits par des groupes différents ; une bonne dizaine de chrétiens consacrent une heure et demie le mercredi soir pour lire l'Évangile de Matthieu en continu, d'autres participeront à une rencontre où pourront s'exprimer des migrants, tous participeront aux collectes différentes (Denier, CCFD, aumôneries d'hôpitaux, soutien au pèlerinage à Lourdes des lycéens - le Frat). Tout prend des allures de liturgie, qui est partage, intercession, louange.

Notre Dieu pardonne

Englobant le chemin de Carême, comme un fil rouge, le thème est décidé en équipe liturgique, qui prend aussi en compte l'accueil des catéchumènes lors des trois dimanches qui leur sont réservés (les scrutins). Un « vieux prof » assure la décoration. Une feuille met à disposition des animateurs liturgiques une dizaine de chants pour ce temps. Et chacun se débrouillera. Et le célébrant s'adaptera, y compris aux imprévus. Au cours du temps de préparation, il y a toujours une trentaine de minutes consacrées à l'esprit de la liturgie, à tel geste ou tel signe, à un texte du pape (son intervention durant l'été 2017 à un congrès italien d'animateurs en liturgie). Récemment, nous nous sommes expliqués sur le pardon. Lors de la préparation du rassemblement Diaconia (Lourdes 2013), les plus démunis se sont exprimés et la question du pardon arrivait chaque fois et très vite. Parce qu'ils ont beaucoup de raisons d'être en colère, contre des proches, des administrations, la société, la terre entière, Dieu, sans oublier eux-mêmes. Toute proportion gardée, n'en est-il pas de même pour les gens qui habitent cette ville ?

Évidemment, le confessionnal, ce n'est pas dans leur horizon. Est-il le seul lieu où le pardon est donné ? À chaque eucharistie le prêtre répète que le Christ a donné sa vie pour le pardon des péchés, et le Ressuscité annonce la paix à ses disciples et il leur remet l’Esprit pour le pardon des péchés (Jean 20). Il y a dans l'histoire de l'Église d'autres moyens de recevoir ce pardon en dehors du seul confessionnal ; plus que le pouvoir, elle a la responsabilité d'offrir le pardon de Dieu miséricordieux à qui le demande. La communauté elle-même n'est pas étrangère à cette démarche (Matthieu 18). Ici, une fois au cours du Carême, l'équipe liturgique développe le temps pénitentiel du début de la messe, avec méditation sur l'Évangile, une procession pour faire un geste, exprimant à Dieu notre demande d'être pardonné ; une procession comme celle de la communion, où chacun prend place consciemment, librement. Nous viendrons comme le publicain de la parabole (Luc 18,9-14). Et je ne doute pas que Dieu nous exaucera.

Ajoutons qu'il n'est pas sans importance pour la population d'une ville de savoir, pour le cas où cela leur serait donné, que le pardon peut être reçu, et donné, et qu'il y a un après aux blessures du cœur, aux querelles intestines, qu'il y a plus fort que les puissances de divisions. Nos communautés n'ont pas toutes les vertus ; la pauvreté ne rend pas en soi humble, attentionné, la colère et la petite vengeance peuvent tirailler fortement une communauté, une association ou un club. Nous pouvons alors témoigner que l'esprit de concorde peut avoir le dernier mot, que l'on peut se séparer sans se faire trop mal. Que l'on peut toujours se donner la paix, comme on le fait à l'église.

« La liturgie est vivante, en raison de la présence de Celui qui en mourant a détruit la mort ; la liturgie est "populaire" et non cléricale, étant, comme l'enseigne l'étymologie, une action pour le peuple mais aussi du peuple ; la liturgie est vie et non une idée à comprendre, elle est source de vie ; il y a une belle différence entre dire que Dieu existe et sentir que Dieu nous aime, tels que nous sommes, ici et maintenant » (Pape François à des congressistes italiens, été 2017).

Gérard Marle, Fils de la Charité
Prêtre à La Courneuve

Publié avec l'autorisation de l'auteur et de la revue Chantiers.
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